Michèle Audin – "Une vie brève"

Michèle Audin est une brillante mathématicienne française, également membre de l’Oulipo depuis janvier 2009. Mais le nom qu’elle porte fait d’abord écho à une sombre page d’histoire puisqu’elle est aussi la fille de Maurice Audin. Ce que l’on appela « l’affaire Audin » est aujourd’hui à peu près connue de tous et l’auteur de ce livre la résume ainsi :
 
« Maurice Audin avait 25 ans en 1957, il a été arrêté au cours de la bataille d’Alger, il a été torturé par l’armée française, il a été tué, on a organisé un simulacre d’évasion et fait disparaître les traces de sa mort, comme l’a établi l’enquête menée par Pierre Vidal-Naquet en 1957-58. »

Mais nous sommes prévenus d’entrée de jeu : « cette ‘affaire’ n’est pas le sujet de ce texte. »

L’auteur, qui avait trois ans lorsque son père est mort, s’efforce ici pour la première fois de constituer une modeste somme autour de cette figure absente. Son style est simple et ne s’autorise aucune forme de pathos. Et si Michèle Audin ne prend pas pour objet le drame historique qui a conféré à son père son statut de personnage public post-mortem, elle n’opère pas non plus un retour subjectif vers celui qu’elle a si peu connu, pas plus que vers son expérience intime de fille privée de présence paternelle. Elle reconstitue la courte existence de Maurice Audin, à partir de traces (carnets, lettres, photos, archives), de souvenirs et de témoignages indirects. Elle prend ici le contre-pied de cet exercice que l’on appelle parfois «biographie subjective» et qui consiste à revisiter une vie qui nous est objectivement étrangère (si ce n’est par l’intérêt qu’on lui porte) en la réinventant librement de l’intérieur. A l’inverse, Michèle Audin nous conduit vers le plus proche (son père) par la voie d’une sorte d’intimité extérieure, la seule qui lui soit de fait accessible. Quant aux quelques souvenirs directs qui lui restent (on les devine forcément peu nombreux), elle préfère les mettre jalousement de côté :
 
« Il serait faux de dire que je n’ai pas de souvenirs de lui. J’en ai, j’y tiens – et je les garde pour moi. »

Alors, pour le reste, elle avance à tâtons dans un récit où s’entremêlent à la fois une chronologie familiale relativement balisée et des séquences plus hésitantes. Elle nous dévoile le fil d’une vie qu’elle ne cherche à aucun moment à rendre spectaculaire : les grands-parents, la naissance à Béja en 1932, l’enfance à Bayonne, les années d’études, la révélation de l’intérêt de Maurice Audin  pour les mathématiques, les villes où il a vécu, son mariage, le début de sa carrière de professeur, son engagement dans les rangs du parti communiste, son choix de rester à Alger pour soutenir la cause indépendantiste, l’avancée de ses travaux de recherche (la thèse de Maurice Audin fut soutenue à titre posthume par le mathématicien René de Possel, le 2 décembre 1957)… Mais ces événements qui jalonnent la vie d’Audin  sont aussi traversés de questions qui sont restées sans réponses parce que sa fille n’a jamais pu les lui poser. De nombreux passages accumulent ainsi les interrogations, comme si le récit n’avait plus d’autre fonction que de masquer un espace vide :
 
« A quoi se petit garçon-là jouait-il ? Aimait-il aider sa mère à faire des gâteaux en lui mesurant le sucre et la farine ou en séparant les jaunes et les blancs des œufs, comme nous l’avons fait avec elle plus tard ? / Jouait-il à attraper les gros capricornes qui peuplaient les arbres de la caserne ? Aimait-il applaudir les aviateurs lors des meetings aériens auxquels la famille se rendait ? Rit-il aux éclats lorsqu’il alla pour la première fois au cinéma, voir un film de Charlot ? »

Dans le dernier chapitre du livre intitulé «Après», Michèle Audin reste encore très pudique. Elle n’évoque jamais directement ce qu’a pu être son enfance et sa jeunesse après cette disparition. Elle nous rappelle quelques uns des événements qui ont marqué l’année 1957 (dont le prix Nobel de littérature attribué à Albert Camus), elle recense les communes où l’on a donné le nom de son père à une rue ou une place… Autant de cercles qu’elle ébauche autour d’une absence qui, derrière la sobriété du récit, pèse de tout son poids sur le texte.
Malgré le caractère relativement factuel des informations qui sont ici livrées, le lecteur est souvent touché malgré lui par cette recherche pudique du père absent. C’est aussi la place des mathématiques dans la vie de Michèle Audin qui revêt soudain, à la lecture d’ « Une vie brève », une dimension éminemment sensible. On a l’impression que cet objet d’études s’est avant tout imposé comme un pont au-dessus du temps entre la fille vivante et le père mort.
 
Deux figures de la littérature entrent également en résonance avec le récit et l’histoire familiale de Michèle Audin.
Albert Camus, qui évoque dans le « Premier homme » la longue lignée de ce peuple sans racines (les Français d’Algérie) dont il est issu – lignée dans laquelle Michèle Audin retrouve aussi les siens, mais qui évoque surtout ce père mort dans sa première jeunesse en 1914 :
« C’est pourtant lui, mon père, que ce livre évoque le plus pour moi, avec un saut de deux générations : le père du narrateur est mort sans laisser de trace, le mien en ne laissant rien d’autre que la trace de sa mort, de sa disparition. »

L’autre écrivain auquel on pense souvent en lisant «Une vie brève» est Georges Perec. Michèle Audin l’évoque plus discrètement, mais il est difficile de ne pas entendre l’écho de ces passages de «W ou le souvenir d’enfance» dans lesquels Perec rassemble quelques morceaux d’une enfance marquée par la perte des siens – un père mort au combat dès les débuts de la Seconde Guerre Mondiale et une mère déportée à Auschwitz en 1943… Et l’écho plus large d’une œuvre qui, par le détour de multiples contraintes formelles et narratives, n’a cessé de ressasser l’absence et la disparition. On aurait même envie de supposer que la présence de Michèle Audin dans les rangs de l’Oulipo n’est peut-être pas sans rapport avec cet espace de parole et de silence qu’elle partage avec celui qui en fut l’une des figures les plus éminentes, et sans conteste la plus bouleversante.
 
 

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