Les couleurs des rêves – Hommage à Fred (1931-2013)

 
Je ne peux pas faire une nécrologie de Fred. Tout simplement. Fred n’est pas mort. Il restera toujours en vie, en moi, et à chaque fois que je reverrai Philémon, grand dadais, rêveur en marinière comme un bagnard bleu, Fred me parlera, m’emportera, m’amènera à tous les âges, là où il m’emmenait quand j’avais sept ans.

 

 
 
Né Frédéric Othon Aristidès en 1931, issu d’une famille grecque, Fred aimait raconter que sa grand-mère, fuyant la Grèce en 1917, s’arrêtant boire des coups, ratant son train qui sauta sur une mine, leur avait sauvé la vie. Ce sens du bizarre, du décalage qui précède sa vie – comme une anecdote sortie tout droit de Middlesex d’Eugenides – semble être déjà le parfait prélude à son œuvre, à sa capacité de poétiser le réel pour l’envoyer dans le monde des rêves. Son amour pour les contes, la mythologie et les grands romans de la littérature de l’imaginaire l’aura sans doute guidé dans sa quête, et l’on se souvient des multiples références littéraires qui fusent dans Philémon, et pas seulement avec notre Barthelemy attifé comme Robinson Crusoé, accompagné de son centaure Vendredi.
 
 
Débutant pour OK en 1946, il accumule ensuite les collaborations pour diverses revues dont France Soir, Ici Paris, France Dimacnche et Paris Match, mais sa carrière débute réellement avec la création d’Hara-kiri, après sa rencontre avec Cavanna, Topor, Cabu, Wolinski et quelques autres, pour lequel il fera plusieurs couvertures. Peu de temps après sortira sa première merveille, Le petit cirque, affirmant déjà un univers bien particulier où la réalité s’ouvre rapidement sur le fantastique et une propension à la fuite onirique entremêlée d’un état d’esprit anarchiste et anti-bourgeois qu’il ne délaissera jamais.
 
A la fin d’Hara-kiri Fred intègrera Pilote grâce à René Goscinny, collaborant plus pour les autres en tant que scénariste, car lorsqu’apparut pour la première fois Philémon dans « Le mystère de la clairière aux trois hiboux », les lecteurs s’étaient plaints, trouvant son trait aussi enfantin que son histoire était incompréhensible. Pourtant, peu après ce sera encore Goscinny qui lui permettra de dessiner la première aventure de son mythique héros, durant quinze albums.
 
Ce sera un festival de lampes naufrageuses, de hiboux phares et de fermetures éclairs géantes ouvrant sur un monde à plusieurs soleils, à l’instar de toutes les inventions magiques de l’oncle Félicien. Qui peut oublier Philémon domptant le piano sauvage et plaquant un accord pour gagner un voyage en ascenseur ? Notre héros envoyé sur le vaisseau théâtre que les criticakouatiques risquent de couler s’ils n’aiment pas la pièce ? Nous étions insatiables, transportés, aucune bande dessinée jusqu’à présent ne nous avait aspirés dans un tel état d’esprit de liberté, hors de notre monde, hors du lit dans lequel nous le lisions, hors de nous-mêmes. S’échappant parfois de la bd il écrira également plusieurs chansons pour Jacques Dutronc, rencontre majeure, avec lequel il fera également deux livres disques, Le Sceptre et La Voiture au Clair de Lune, autant réservés aux enfants que le reste de son œuvre.
De même dans les années 90, il écrit des scénarios de courts métrages pour quelques cinéastes dont Daniel Vigne et Jacques Rouffio et celui d’un long L’Autobus de la haine qui ne verra jamais le jour. Fred ne s’arrêtera pas à Philémon, offrant d’autres œuvres belles, délirantes, à l’humour débordant, nous perdant dans d’autres couloirs, nous envoyant frapper à d’autres portes dont l’autre côté n’est pas celui qu’on croit. Ce sera Magic Palace Hôtel, Le Fond de l’air est frais, Parade – et oui Tati n’était jamais très loin – et quelques autres. Son art du rêve éveillé où tout est possible trouvera une forme d’apogée somnambule et souriante dans L’histoire du conteur électrique (1995).
 
Fred avait traversé une période difficile depuis 1987, partagé entre une fatigue extrême du corps et de l’esprit. L’idée d’un ultime épisode de Philémon l’avait traversé il y a 26 ans, il en avait écrit une partie mais n’avait pas pu la terminer. Son chemin est passé par le chemin de la dépression … et des visites chez un psychiatre lui inspirèrent une de ses dernières perles, L’Histoire du Corbac en basket, ce type qui se réveille corbeau, va voir son psy qui porte un entonnoir sur la tête et qui faute de remarquer sa métamorphose en volatile reste focalisé sur ses baskets.
 
 
Il y a quelques semaines, sortait donc l’ultime œuvre de Philémon au titre magnifiquement évocateur de la fin d’une œuvre comme l’essence même d’une vie : Le train où vont les choses. Métaphore bouleversante. Avant même d’entamer la lecture, le pressentiment était là. Passées les 20 premières pages (celles écrites il y a 26 ans) le trait se fatigue, créant des formes impalpables, prêtes à disparaître. Il est si rare de ressentir à la lecture d’un ouvrage la vie s’en échapper, doucement, insidieusement, comme un dessin dans la buée. Fred y parle de l’existence, de son cheminement, de tout ce qui s’est déroulé précédemment, oui, du « train où vont les choses ». Il fait marche arrière, revient tout autant vers nous que vers son héros. On ressent à chaque page que tout est derrière lui, on y lit aussi le regret d’un monde qui perd progressivement tout son sens de la poésie et de l’imaginaire. En cela cette œuvre testament constitue un manifeste à la gloire du rêveur. Mais malgré toute cette mélancolie, malgré l’empreinte de la mort qui vous tire des larmes, Fred terminera Philémon dans la magie du cercle et du recommencement, confondant début et fin. Et si cette date du 2 avril 2013 marquera les esprits, comme une disparition romantique et la sensation en fermant le livre de l’avoir déjà vu s’effacer, c’est sans doute pour mieux désirer l’ouvrir à nouveau et le transmettre, à ses enfants, à ses petits enfants. La poésie n’a pas de prix, la poésie n’a pas de temps compté.
 
 
Fred aime la mise en abîme, il aime montrer les cases qui se cornent d’elles-mêmes et les personnages qui, s’en échappant, viennent presque se promener sur nos mains. Fred n’est pas mort, il s’est probablement envolé en déployant son L, et à force d’explorer toutes les lettres, en a choisi une comme Île suprême, avec un grand I, celle qui offre la liberté de rêver tout haut et d’en imbiber ses pages. Quelle chance auront ces lecteurs du A ou du second T de pouvoir découvrir ces nouveaux tours de prestidigitation à l’encre de toutes les couleurs. Un jour notre tour viendra de choisir notre lettre. J’espère juste tomber sur la même île que Fred, pour m’entretenir éternellement avec lui. Au pied d’un arbre à bouteilles, devant un horizon partagé entre le mauve et l’orangé, nous pourrions contempler nos quatre ombres s’y épanouir.
 
 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire