Purity

Quatre années après Freedom, Jonathan Franzen revient sur le devant de la scène littéraire en publiant Purity, auréolé, en prime, du titre de plus grand romancier de son temps décerné par le Time. Ses détracteurs trouvent son talent usurpé ou du moins exagéré. Ses partisans encensent l’auteur et n’hésitent pas à le comparer aux grands romanciers du XIXe siècle. A travers ce clivage, Purity est-il à la hauteur des espoirs suscités ?

L’histoire, tout d’abord. Purity est la fille de Penelope, une mère protectrice, aimante, de manière limite pathologique. Au nom de cet amour inconditionnel, elle ne lui a jamais révélé l’identité de son père. Comme nombre d’adolescents dans la société américaine, Purity vivote. Elle vit dans un squat à Oakland, n’a pas de grand dessein et s’interroge sur le sens à donner à sa vie. Sans argent, son portrait apparaît peu enviable. Elle est persuadée que son père pourrait lui apporter au moins l’argent qu’elle n’a pas. Hasard ou signe du destin, elle est mise en relation avec Andreas Wolf. Ce dernier est à la tête d’une ONG en Bolivie, Sunlight Project, spécialisée dans la publication de documents confidentiels. Andreas Wolf la convainc de les rejoindre. Installé dans un petit coin de paradis, Sunlight Project a les apparences d’une association moderne, optimiste et résolue à contribuer à un monde meilleur. Derrière cette vitrine séduisante se cache le jeu manipulateur d’Andreas Wolf à l’égard de ses employés. Purity ne tombe pas dans ce jeu et résiste avec ses armes, sa personnalité notamment, à cette attraction.

Andreas est né en Allemagne de l’Est. Jonathan Franzen retrace son parcours dans cette société oppressive jusqu’à la chute du mur de Berlin. Attiré par Purity, il la pousse à faire du journalisme d’investigation à Denver, tout en étant chargé d’espionner le rédacteur en chef du journal, Tom Aberant. Empêtré dans sa paranoïa, Andreas se méfie de son image. Il veut avoir le contrôle sur les informations qui circulent sur lui et son passé…

Aux premiers abords, l’histoire peut paraître banale et peu inspirée. Mais la force de Franzen est sa formidable capacité à décrire des destinées individuelles. Il gravite autour de Purity, le nœud central du roman, plusieurs personnages pour lesquels l’auteur s’attache à déconstruire le récit de leur vie. Il fait ainsi des allers-retours dans le temps et l’histoire pour suivre ces individus évoluant dans différentes sociétés. Il décrypte les capacités d’adaptation, de réaction de chacun face à l’adversité du monde et des autres. A ce jeu-là, assurément, Franzen est brillant. Incisif, précis, les dialogues sont savoureux. L’écriture de Franzen traque les ressorts individuels et la réalité des hommes. Avec aisance, il se permet le luxe de changer de mode d’écriture, au milieu du roman, pour suivre Tom Aberant et emploie le « je ». « J’aurais pu l’embrasser toute la nuit. Je l’ai embrassée toute la nuit. Que les heures puissent s’écouler rien qu’en embrassant, c’est une chose qui m’échappe à présent, de même que le reste de ma jeunesse. Il y eut des pauses, évidement. Il y eu des échanges de regards, il y eut l’agréable discussion pour déterminer le moment exact où nous étions devenus inévitables l’un pour l’autre. Il y eut la profusion de ses cheveux, l’odeur purement anbélienne de sa peau, le petit espace entre ses dents de devant, la périphérie physique avec laquelle je devais me familiariser avant d’y pénétrer plus profondément. Il y eut de nouvelles excuses et de petits aveux. Il y eut l’instant soudain, fou et amusant où elle lécha le lino pour me prouver la propreté d’un sol de cuisine entretenu par Anabel Laird. Plus tard, il y eut une migration vers le canapé de son séjour. Et la porte fermée de la chambre où personne d’autre qu’Anabel n’allait. Mais dans l’ensemble, nous nous contentâmes de nous embrasser jusqu’à ce que l’aube nous révèle à nos yeux rougis. »

Jonathan Franzen dresse une nouvelle fois le portrait de cette Amérique d’Occupy Wall Street aux lanceurs d’alerte. A travers cette tyrannie de l’image et de la communication, développée avec Internet, apparaît, en creux, un parallèle avec l’Allemagne de l’Est. Il scrute les similitudes des individus pour échapper à ce carcan. Dans cette société américaine où la vérité semble être la valeur cardinale de tout un chacun, le mensonge est omniprésent. Franzen oppose également le journalisme d’investigation aux lanceurs d’alerte et leurs méthodes. Ces derniers apparaissent comme les avatars de cette demande illimitée de transparence.

Les qualificatifs ne manquent pas pour souligner le roman Jonathan Franzen. Il est sans aucun doute un des plus grands livres de l’année 2016.

Purity 

Jonathan Franzen

Editions de l’Olivier

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A propos de Julien CASSEFIERES

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