Jim Rugg et Brian Maruca – "Street Angel"

 
Angel City, dans le quartier de Wilkesborough. Une fillette de 12 ans, Jesse Sanchez, survit entre les bennes à ordure, glissant en skate entre les ruelles. Mais ne vous fiez pas aux apparences : elle est également connue sous le nom de Street Angel, « The Princess of poverty », une héroïne maitrisant les techniques d’arts martiaux en skate les plus raffinées et mortelles, et fait régner la justice dans ses rues.
On connaît l’éditeur le Lézard Noir essentiellement pour ses mangas d’avant-garde exigeants (Maruo, Aida Makoto…) et une ligne pour enfants menée par le classique Moomin. Avec Street Angel, il s’attaquait à un nouveau territoire : les comics américains indépendants.
L’univers de Street Angel n’est pourtant pas si éloigné de celui de l’éditeur de Poitiers : si Le Vagabond de Tokyo de Fukutani suit les mésaventures d’un Japonais de basse extraction, Jesse, l’héroïne de cette bd est carrément sans-abri. Pas de réalisme social, cependant, Street Angel est un comic plein d’action et d’humour qui glisse sur les références à la pop culture comme Jesse sur le bitume. Celle-ci affronte dans le premier épisode un savant fou cherchant à rassembler les plaques telluriques, se faisant aider pour cela par les nombreux ninjas qui pullulent dans les rues d’Angel City. Après les ninjas, elle devra également botter les fesses de conquistadors voyageant dans le temps, de bouseux ruraux, de fantômes ou du diable lui-même, aidée dans ses œuvres par Jésus, un cosmonaute irlandais ou un skateur cul-de-jatte et manchot.
Le dessin de Rugg est précis et dynamique, mariant les aplats de noir et les grappes de ninjas, les explosions cinétiques et les descriptions posées de quartiers défavorisés. Outre ce dessin aguicheur, l’une des qualités majeures des histoires de Maruca réside dans ce ton particulier, cette façon de proposer un objet pop qui bien que très référencé ne se contente pas de la caricature. Certes les citations sont nombreuses, comme le personnage de « Afrodisiac » tout droit sorti de la blacksploitation des 70s et des comics populaires de la même époque. Mais les ruptures sont légion. Jesse est une jeune fille moderne.

 Si certains combats sont mis en valeur en pleine page, dans un éloge magnifique du coup de tatane en ollie, d’autres, dans le premier épisode par exemple, sont évacués en une ligne de dialogue frondeuse qui évoque plus une certaine nonchalance indé que l’intensité d’un free-fight. L’épisode 4, en cases larges et descriptives, évoque un simple moment de vie de rue, à la recherche d’un repas entre les bennes à ordure… Des ruptures volontaires qui ne se soucient pas de continuité, au point que j’ai cru un moment que le Lézard nous avait ici gratifiés d’une compilation de morceaux choisis épars : un flash-back ici ici évoque le passé de l’acolyte manchot de Jesse, et l’on imagine un épisode jamais écrit ; tel autre épisode s’ouvre sur une Jesse en mauvaise posture, et l’on cherche en vain le résumé de l’action précédente. Et surtout, comment cette ville supposément de la côte ouest américaine, a-t-elle vu les ninjas se multiplier plus vite que les clones de Justin Bieber ?
Jesse évolue dans un maelstrom post-moderne ouvert, un univers sans règles et en expansion, et d’un épisode à l’autre, on ne pourrait jurer qu’elle soit exactement la même. C’est elle qui fait pourtant l’unité de cet univers sans identité fixe, héroïne teenage d’un Larry Clark perdue chez Kick-Ass et Kill Bill, dans des aventures qui réunissent les imaginaires héroïques et adolescents de son héroïne comme de se lecteurs.
Au rayon des regrets, on aurait aimé quelques précisions de contexte ( par exemple, les dates de parution originales ou les couvertures des livretsoriginaux). Ce détail mis à part, Street Angel est un vrai petit chef d’œuvre sans temps mort, dans une édition classieuse. Une gamine un peu marginale passée trop inaperçue parmi les ombres japonaises mystérieuses de son éditeur poitevin.

Paru aux Editions Le Lézard Noir.

A propos de Olivier MALOSSE

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