ceChangementlàPhilippe Dumas  – Ce changement-là (réédition de l’album de 1981) (L’Ecole des loisirs)

La réédition de Ce changement-là, dans une version « mise en couleurs par l’auteur », permet d’en mesurer toute la splendeur 35 ans après. Suite à la mort de son père, Philippe Dumas lui offrait le plus bel hommage qui soit tout en évoquant franchement le thème de la mort et en se libérant de son chagrin. Difficile encore maintenant de pouvoir qualifier  Ce changement-là d’album jeunesse si intime, dont le fil autobiographique tresse les dessins et les mots comme une confession pleine de doutes et de douleurs, parfois de manière crue, parfois avec plus de légèreté, ou vers l’économie de mots qui exprime les sensations tel un haïku. Alors, non, Ce Changement-là n’a rien de pédagogique. La mort est un fait, une obligation impossible à éviter, nous assène Dumas régulièrement de manière parfois brutale. « Mon enfant qui chante, un jour mourra. Les enfants qui naissent sont les morts de demain » On ressent à chaque instant l’élan créatif cathartique, mué par le désir d’y coucher à la fois tout son amour de fils et ses interrogations métaphysiques, de dompter son effroi et son chagrin  :

Pour moi qui suis quelqu’un de mon temps, avec un caractère plus faible, enclin au doute, j’hésite à croire que ce soit si simple ;  il m’arrive d’être perplexe. Dans mes bons jours  j’espère fortement. Dans mes mauvais, moins fortement

L’écrivain illustrateur y évoque la transmission, l’idée des générations qui se succèdent. Il y dessine de savoureux arbres généalogiques familiaux. Comme une splendide pièce montée, au sommet, se dresse son père enfant.  Le choix récent d’y ajouter des couleurs aurait pu être une mauvaise idée. Elles lui ajoutent au contraire une grâce supplémentaire, adoucissant le trait, appuyant le climat parfois romantique à la fois morbide et contemplatif à la Friedrich, parfois impressionniste. Son inimitable crayonnage crée les climats familiers caressants avec ses fonds en lavis souvent bleutés qui s’échappent du cadre. Il suffit de quelques traits pour que personnages et nature prennent forme devant-nous. Se plonger dans Ce changement-là , c’est palper la beauté des destins, celui d’un jeune homme qui fit la guerre de 14 et passa pour mort après s’être pris une balle dans les tranchées, avant de réapparaître comme un fantôme qui fit évanouir sa mère. Qui vécut, vit ses enfants grandir, tomba malade. « Et la mort est venue, qui l’a emporté de l’autre côté de la vie ». La saveur de l’enfance, les chagrins et les joies, les fêtes, les fessées et le goût des dragées, les naissances et les disparations l’intensité des instants fugitifs, l’éternité gravée dans des photos jaunies, on les savoure autant dans les mots que dans les dessins, nous invitant au même voyage qu’un « Fanny et Alexandre » de Bergman au pays de la grâce et de la mélancolie. Ce changement-là est donc traversé de contradictions, de la hantise de la disparition – des autres, de soi – du scandale de la mort, comme de cette beauté de la vie qui nous permet d’offrir aux enfants la suite du temps qu’on ne connaîtra pas ou de voir dans la beauté des choses, d’un jardin qu’on continue de cultiver, celle des disparus. « Aujourd’hui, j’ai du tailler une fois de plus les hêtres que mon père a plantés, et le vie continue ». Comme il l’avait fait précédemment dans Odette, Dumas confirme à quel point il est l’auteur du temps qui passe, de comment faire avec l’inéluctable vieillesse qui fait que vivre c’est toujours apprendre à mourir, cet âge qu’il a lui-même atteint à son tour. Il est alors encore plus poignant de lire Ce changement-là maintenant, de voir combien les années ont filé. Il est aussi poignant de constater combien au-delà de l’étonnante frontalité du traitement, l’écriture  est capable de tracer le chemin de l’apaisement, vers une philosophie de la consolation, et combien Ce changement-là exalte avant l’immense souffle de la vie. (O.R.)

bakuFabien Doulut – Baku, le mangeur de rêves (Picquier jeunesse)

Les Yokaïs ont décidément le vent en poupe chez les auteurs jeunesse français. Mais gare aux clichés exotiques et aux effets de couleur locale, car n’est pas Shigeru Mizuki qui veut. Force est de reconnaître que Fabien Doulut, avec Baku , le mangeur de rêves s’en sort avec tous les honneurs, porté avant tout par un grand respect des traditions dont il s’imprègne. En effet, Baku , le mangeur de rêves est un vrai conte à l’ancienne, une jolie rencontre  de civilisations entre la fable à l’occidentale – celle des maxi-monstres de Sendak par exemple – et la légende à la japonaise. Sans artifice, il épouse au contraire à merveille l’esprit originel des histoires anciennes, celle des âmes errantes, des spectres et des monstres ancestraux mais n’oublie pas la rencontre avec la modernité : le monstre est dans la cité. Nul doute que l’auteur ait été bercé par d’autres créatures, celles des films de monstres japonais dont Godzilla fut le parangon : impossible de ne pas penser à notre kaiju préféré à la vue de ce monstre-rêve surplombant les immeubles et faisant fuir la foule affolée.  Le petit héros Yoki voit donc ses nuits hantées par deux monstres dont l’un est plus conciliant (et pataud) que l’autre. Il faut dire que l’imposant squelette dessiné par Doulut s’avère particulièrement effrayant, comparé à cet éléphant tigré au pelage de lion, prénommé Baku.  Tous les habitants se retrouvent également agressés dans leurs rêves par un abominable bestiaire de yokaïs, des yokaïs comme on les aime, grotesques, gesticulants et menaçants. En rendant visite à un bonze, Yoki trouve la solution miracle : Baku est un mangeur de rêves, et il suffit de lui offrir ses cauchemars les plus terrifiants pour qu’il nous en débarrasse, en les avalant goulument. Au-delà de la saveur du conte, c’est une belle manière de s’adresser aux enfants, à les apprendre à « apprivoiser le monstre » et dompter les peurs qui peuvent les accompagner la nuit. Nourrir le cauchemar d’autres rêves pour apaiser l’âme est une idée à la fois poétique et judicieuse qui fait passer Baku de la frayeur à l’émerveillement vers un dénouement plein de sérénité. C’est avec l’amour des mythes que l’auteur conçoit son album. Si l’on peut regretter des visages un peu stéréotypés, un peu trop sous l’influence de Rebecca Dautremer, Fabien Doulut se déchaine dans la composition de ses très beaux monstres et dans leurs spectaculaires apparitions, enveloppant son univers aux dominantes ocres. Et c’est avec un grand plaisir nous rassurerons nos petites têtes angoissées à l’idée d’avoir des songes tourmentés, en les conseillons à notre tour  : « Je le donne à Baku, je le donne à Baku ».(O.R.)

MadameLiMaris Sellier et Catherine Louis – Le jardin de Mme Li (Picquier jeunesse)

Spécialiste des littératures d’Asie, les éditions Picquier proposent également dans leur collection jeunesse des œuvres d’auteurs inspirés par un univers culturel auquel ils n’appartiennent pas. Ce défi de l’exercice d’admiration, Le jardin de Mme Li le relève avec succès. L’aspect tactile de l’ouvrage enthousiasmera les jeunes lecteurs. Il n’y a pas de mise en relief textile comme dans certains ouvrages de découverte pour tout petits enfants mais un très beau rendu des matières utilisées. Nous découvrons au fil des pages de précieux papiers népalais dont on perçoit les fibres comme au bout de ses doigts, des papiers aux couleurs somptueuses, ou d’autres encore dont les  courbes entre nuages, vagues et lignes topographiques nous guident le long de cette histoire. Enfin, la découverte d’un idéogramme à chaque page se révèle une belle initiation à une autre conception de l’écriture.

Ces papiers découpés aux formes simples recouvrent les silhouettes en ombre chinoise. Et forment les motifs épurés comme peints à l’encre de Chine des personnages et des éléments du décor : fleurs monstrueuses, animaux expressifs, sentiers languides. Les proportions des végétaux nous plongent dans un jardin démesuré à la Lewis Caroll. Ce qui ne va pas sans un soupçon d’angoisse, comme à l’heure entre chien et loup où la lumière s’éloigne. Inquiétude un peu étonnante, en rupture avec le sentiment général d’apaisement que procure l’histoire. La nature y apparait apprivoisée par l’être humain, précieuse voire rare mais docile quand elle est respectée, choyée.

L’exercice du conte moral et de la fable peut être casse-cou, et tendre à la mièvrerie. Ici, rien de tel, ce beau conte va simplement à l’essentiel. La vieille Mme Li et la petite Yun cheminent du cœur des montagnes vers une rivière ; la vieille dame y remplit deux vieux pots en terre et toutes deux s’en reviennent. Ce canevas trace un parcours initiatique miniature aux vertus méditatives des sentiers qui mènent aux pavillons de thé japonais. La fable se termine par cette jolie morale : une petite fille découvre l’utilité de l’usure, de la fêlure, dans l’équilibre de la vie. (A.D.)

sorcieresGrégoire Solotareff – Dictionnaire des sorcières (L’Ecole des loisirs)

Mais à quoi donc peut ressembler un Dictionnaire des sorcières, concocté par l’auteur du mythique Loulou ? A un petit livre carré d’où vous observe du coin de l’œil un profil au nez aussi pointu que son bonnet au bout duquel pend une araignée. A un modèle d’humour nonsensique et de poésie qui partage entre le rire et l’émerveillement, avides que nous sommes de tourner la prochaine page. A du Grégoire Solotareff ! Nous aurions envie de vous submerger de citations, il est préférable de vous laisser la surprise : mieux vaut vous communiquer le bonheur que nous avons eu à le dévorer !  Tout d’abord, ça n’est pas un dictionnaire comme les autres puisqu’il est pour ainsi dire en total désordre alphabétique, au point de soupçonner les sorcières d’être venues jouer un mauvais tour à l’auteur (Mais qu’on se rassure, la table des matières vient ranger à nouveau les mots de A à Z). Plus drôle encore, comme il le fit précédemment avec son Dictionnaire du Père Noël, chaque terme choisi frappe la plupart du temps par son incongruité,  sans rapport avec le texte qui l’accompagne.  Les participes présents, les adverbes, les onomatopées y trouvent autant leur place que les substantifs. On retrouvera le mot en question perdu dans le paragraphe, provoquant l’hilarité quant à son utilisation. Ou créant un gag par l’effet de contrepoint de l’illustration. Par exemple, pas très loin de « parfaitement » ou de « gentil » on trouvera à « Pratiquement » :

Lorsque l’on croise une sorcière dans le noir, on ne voit pratiquement rien

On peut parfaitement se balader au hasard dans Dictionnaire des sorcières et se délecter de ce grimoire où les créatures de la nuit sont aussi poilantes qu’envoûtantes. Car Solotareff sait que l’humour ne fait pas tout ; aussi, Dictionnaire des Sorcières est un enchantement pictural,  un sortilège permanent pour enfants comme adultes, quelque part entre Pierre Gripari et Goya. Oui, derrière ces visages sévères tombés dans la marmite à malices du dessinateur se cache le plus bel hommage au peintre espagnol, tel une relecture enfantine de son œuvre, qui témoigne à la fois de la nécessité du rire et de la fascination de Solotareff pour ce royaume lugubre. Regards perçants, yeux menaçants, couleurs de sabbat, balais et chapeau pointus, ombres apparaissant dans la nuit, rien n’y manque. Les sorcières de Solotareff sont ridicules, mais conservent leur attrait infernal et crépusculaire. Le sens de la silhouette qui se découpe sur des fonds à couleur unique  – bleu nuit, rouge et autres couleurs primaires, le plus souvent – s’il rappelle les autres œuvres de l’auteur, renvoie plus que jamais aux techniques de Tomi Ungerer.  Et si les sorcières de Solotareff étaient des cousines des 3 Brigands ? Toute la réussite de Dictionnaire des sorcières tient à ce respect de la typologie de la sorcière tout en là tournant en dérision, profitant également pour égratigner les conventions manichéennes du conte de fée qui symbolisent les travers de notre époque (« Les chiens des fées sont très polis et assez malheureux (car trop bien élevés), donc méchants) … et notre monde tel qu’il est :

Il y a un grande différence entre le mauvais œil et l’œil mauvais. Le mauvais œil (…) est une croyance ridicule et n’existe pas alors que l’œil mauvais ou « œil de sorcière », est assez courant. (il suffit de prendre métro à Paris pour s’en rendre compte) .

Bref, mieux vaut  s’évader dans l’impertinence et l’imaginaire.

Au-delà du délice d’humour que constitue Dictionnaire des sorcières est l’occasion pour Solotareff de proposer une galerie de portraits et de paysages comme on l’entendrait d’une exposition, qui constituent la quintessence de son art. Vu notre état euphorique en fermant le livre, il est fort probable que le magicien Solotareff nous ait jeté un nouveau sort. (O.R.)

LaGrandeForetAnne Brouillard – La grande forêt, le pays des chintiens (Pastel)

Entrer dans La grande forêt c’est pénétrer dans le monde merveilleux d’Anne Brouillard, accepter de s’y pelotonner comme lorsque la nuit nous ouvre la porte des songes. Car La Grande forêt est une histoire du soir, immergée dans des lueurs bleutées ou vertes, ou seul le rouge du manteau d’une petite fille fait contraste. Avec ses couleurs qui s’éteignent, c’est une histoire à l’heure ou les yeux vont se fermer.

Dès les premières images, nous flottons littéralement dans une féérie et un absurde qui rappelle hiboux, grenouilles et autres souris d’Arnold Lobel d’Hulul à Ranelot et Buffolet ces petits êtres un peu casaniers, qui restent des originaux, que la beauté des choses et de la nature parvient encore à émouvoir. Pourtant, Killiok se distingue par sa nature d’animal fabuleux, quelque part entre un chien noir et Moumine. Ce personnage récurrent d’Anne Brouillard devenu familier au fil de ses livres attend cette fois-ci un ami qui ne vient pas.  Il s’en va avec la petite Veronicas à la recherche de ce Vari Tchésou, le magicien rouge. S’en suit un fabuleux voyage au milieu d’une forêt immense, labyrinthique, ou les arbres jouent des tours aux promeneurs, peuplée de créatures extraordinaires.  Inventant une mythologie fantastique particulière, elle intercale de temps à autre des journées de cette contrée ou des cartes du pays de Chintia. Mais loin d’une terminologie tolkienienne de la terre du milieu, elle opte pour des « lac tranquille », « gare des sapins », « labyrinthe des arbres ». Il y a du Fred dans ce bestiaire inventé, ces bébés mousses qui s’enfuient dans la terre et se confondent à la végétation, un chat mystère ou un chat miroir qui rêve de voler. Le merveilleux d’Anne Brouillard, c’est celui du rêve et des monstres surréalistes, un surnaturel doux, parfois un peu inquiet qui poursuit la lignée de cette inspiration si particulière du fantastique belge (Anne Brouillard est née à Louvain), celui d’un entre-deux, des heures ou le jour déclinant permet de côtoyer l’ailleurs. On y trouve des teintes chères à Paul Delvaux, et le temps d’une gare au crépuscule, il nous semblerait même être entré dans un de ses tableaux. Anne Brouillard mêle de manière parfaitement fluide illustrations accompagnées du texte et bande dessinée. Elle exalte les cimes, la pluie qui tombe et un imaginaire sans frein. Le plus beau compliment qu’on pourrait sans doute faire à La Grande forêt c’est de confier le bonheur que l’on a à s’y perdre….  et à s’y égarer à nouveau. (O.R.)

A propos de Olivier ROSSIGNOT

A propos de Anne Dantec

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