bonhommes_de_negieThierry Dedieu – Les Bonhommes de Neige sont Eternels (Seuil Jeunesse)

Presque intimidés, nous abordons le dernier opus de Thierry Dedieu, à la bibliographie impressionnante et variée. On le connaît notamment pour être l’initiateur de la collection pour les moins de trois ans, « bon pour les bébés », qui fait le pari d’appliquer des principes énoncés par Marie Bonnafé, psychiatre et psychanalyse très engagée sur les questions d’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Dedieu crée des livres aux illustrations noir et blanc aux contours marqués, accompagnées de textes sollicitant le goût pour la musicalité des mots qu’ont les enfants dès leur plus jeune âge : comptines, fables de Lafontaine et tirade du nez de Cyrano se déploient le long de grandes pages cartonnées. Deuxième exemple de réalisation, toujours pour les plus petits, avec son compère Frédéric Marais : il crée pour plusieurs aventures les drôles et touchants « Bob et Marley », deux ours dont les silhouettes accidentées sont créées par la découpe de gabarits en bois. Toujours soucieux d’adapter chaque projet à un public, il diversifie matières et dessins selon les histoires et mène à bien ses idées avec beaucoup d’exigence et de précision.

Pour Les Bonhommes de Neige sont Eternels, Dedieu plonge avec nostalgie dans la magie blanche des albums du Père Castor d’entant, usant d’un marron lustré, vieilli, et d’un trait broussailleux, foisonnant, qui rappellent celui de Roule Galette ou de Michka ; l’ambiance d’amitiés animalières hivernales évoquant, chez le même éditeur, des albums tel que Les bons amis ou Les animaux qui cherchaient l’été. Caractéristique de cette recherche d’équilibre et de minutie, les héros de cette histoire sont à la fois précisément animaux et chaleureusement anthropomorphiques : réalisme morphologique recouvert de mignons bonnets de laine et gestes présentant un parfait entre-deux animal-humain.

Si les motifs rappellent ceux de traditionnels calendriers de l’avent, certains cadrages sont résolument modernes : l’enchaînement d’une plongée à une contre plongée d’une page à l’autre pour un échange de regards terre-nuages ; le floutage des personnages comme à travers la focale d’un appareil photo qui réaliserait un zoom puissant, comme pour suggérer un regard lointain.
A l’instar d’autres projets, l’auteur propose ici un album d’une dimension imposante, presque démesurée pour une tradition d’aventures animalières qui nous avait habitués à des formats plus petits (cf le Père Castor, justement) : par cet intéressant parti pris, les personnages de Dedieu prennent toute la place, pour être vus en détail dans toute leur bonhommie, leur vitalité, leurs cabrioles, leurs étonnements, leur peurs… ou se perdent heureusement dans l’immensité du paysage enneigé. Le grignotage de cet espace par le temps qui passe et du printemps qui pointe son  nez sont au cœur de cette histoire.

En effet, les animaux, (par ordre d’apparition, un écureuil, une chouette, un lapin, un hérisson) sont vite rejoints par un personnage décisif, véritable meneur de jeu, un roi omniscient, le Bonhomme de Neige capable de déclencher des fanfares tonitruantes, de se faire conteur effroyable et, gageons-le, entre les pages, d’organiser des batailles de boule de neige mémorables. C’est pour lui que le printemps est un implacable danger. A moins que tout ne change, ne se transforme, sans se perdre. Et qu’il ne puisse revenir, porteur de milles nouvelles, l’année prochaine. L’auteur insuffle à ce joli conte, le goût de la découverte et de la connaissance, l’appréhension des cycles de la vie, et plus particulièrement celui de l’eau. (A.D.)

 

dame-de-pique-620x879Alexandre Pouchkine – Hugo Bogo – La Dame de pique (La Sarbacane)

La longue et sublime nouvelle La Dame de pique est emblématique de l’œuvre de Pouchkine, à la fois caractéristique de son lyrisme romantique et de sa tranchante ironie, la distance philosophique et satirique dominant tout le texte. Avec une écriture tout en harmonie et en retenue, l’écrivain se garde bien des emportements d’un Dostoïevski ou d’un Tolstoï. Ses affinités avec la littérature anglaise ou française sont probablement pour beaucoup dans cette finesse de l’observation, jamais dupe qu’il n’est des sentiments de ses héros ou de la société qu’il décrit. L’autodérision est permanente chez Pouchkine, cet homme dont la vie fut tumultueuse et romanesque jusqu’à sa mort en duel pour sauver son honneur d’époux. Une vie de joueur, également.  Et  c’est bien évidemment de l’enfer du jeu dont il s’agit dans La Dame de Pique qui évoque l’aventure d’Hermann, cet antihéros sans scrupule, prêt à tout pour extorquer le secret du succès au jeu à une vieille Comtesse. Le regard de Pouchkine est précis, acerbe, porté par un jugement social coupant, portrait d’une société d’aristocrates qui domine toutes les autres, assis sur leurs privilèges. A travers le très émouvant personnage de Lisaveta Ivanovna la demoiselle de compagnie de la comtesse, c’est un constat amer de la condition de la femme que dresse l’écrivain. Parmi les plus belles pages, celles qui mettent en scène Lisaveta devant supporter les remarques d’une vieille comtesse aigrie et partant pleurer dans sa chambre, suscitent une émotion toute particulière. Pouchkine est d’ailleurs sans pitié vis-à-vis de ses personnages, qu’il s’agisse de la comtesse Anna Fedotovna, méprisante et affreusement ingrate – et déjà morte aux yeux de tous – ou de l’officier Hermann prêt à tout pour gagner, sans remord même s’il provoque la mort ou le chagrin.

« Deux idées fixes ne peuvent exister à la fois dans le monde moral, de même que dans le monde physique, deux corps ne peuvent occuper à la fois la même place. Trois-sept-as effacèrent bientôt dans l’imagination d’Hermann le souvenir des derniers moments de la comtesse. Trois sept-as ne lui sortaient plus de la tête et venaient à chaque instant sur ses lèvres »

Parmi les singularités fantastiques de La dame de pique, il s’agit d’une des rares nouvelles dans laquelle un fantôme ment, feignant d’aider son meurtrier pour mieux l’entraîner dans la chute. Pour mettre en valeur un tel texte, il fallait une illustration qui le serve sans pour autant sombrer dans la représentation académique et servile. Hugo Bogo fait donc bien plus que de coller aux mots de Pouchkine : ils lui inspirent un univers tourmenté, tout en clair obscur, quelque part entre Rembrandt et les éclairages à la bougie de Barry Lyndon. Le dessin est extrêmement sombre et bleuté, et l’œil vient s’y habituer pour y distinguer les formes : personnages postés à l’encoignure d’une fenêtre, joueurs dans les salles enfumées, spectre apparaissant au pied du lit… Cette obscurité qui domine immerge le lecteur dans la nuit et le fait glisser doucement mais sûrement vers le cauchemar. De fait, ce ne sont pas de simples illustrations mais de véritables peintures que nous proposent Hugo Bogo et qu’on serait curieux de découvrir dans leurs textures originales. Même si les plus beaux moments sont ceux surveillés par la Lune, d’autres impressionnent par le faste de la reconstitution, que ce soit celle d’un Saint-Pétersbourg enneigé ou d’un grand Bal officiel.  Cette Dame de pique là contient également quelque chose d’éminemment cinématographique dans les partis pris de Bogo qui joue d’une illustration à une autre du champ-contrechamp, du plan d’ensemble-plan rapproché ou du déplacement d’un personnage se dirigeant d’abord vers un bâtiment avant de se retrouver à l’entrée la page d’après. Il les saisit régulièrement au vol, en plein mouvement ou dans des expressions d’étonnement, de peur, yeux surpris ou écarquillés. On peut supposer que son expérience de la bande dessinée ne soit pas étrangère à son approche de linéarité chronologique des illustrations. Magnifique album que cette Dame de pique relue par Hugo Bogo qui plonge l’univers de Pouchkine dans l’ombre pour mieux en éclairer la splendeur. (O.R.)

lapin-de-neigeCamille Garoche  – « Le lapin de neige » (Albums Casterman)

Comment peindre la poésie d’un hiver enneigé, la douceur d’un lien entre deux sœurs ? Ce beau livre y parvient, restituant la magie de l’enfance, cette époque de nos vies où nos rêves semblent se confondre avec la réalité.

Pour illustrer ce conte sans paroles, l’auteure utilise un moyen singulier : un décor de papier dessiné, découpé, mis en lumière et photographié, comme dans un pop-up savant, un  petit théâtre que l’on parcourt de page en page en y suivant les personnages. Le jeu sur la profondeur de champ qui floute un peu les abords de l’image sur les plans rapprochés permet une plongée au cœur de cette histoire. Le tout est éclairé par une douce lumière qui varie sous les découpes de papiers comme au fil des heures d’une courte journée. Deux sœurs y déambulent dans la forêt enneigée, telles Alice à la poursuite d’un lapin blanc. Les tons choisis concourent à cette ambiance ouatée : bleus-gris et blancs, avec une fragile touche de rouges sur les bais éparses.

Camille Garoche, dite aussi Princesse Camcam, a montré très vite l’envie de déborder du support livre le plus classique, avec un goût certain pour la manipulation du papier, une inventivité expérimentale, un élan ludique très agréables. Dans un premier temps, à travers les deux albums Suivez le Guide et Suivez le Guide, Promenade au Jardin, elle conçoit des « flaps », ces portes ou fenêtres manipulables. Dans ces albums, la dichotomie entre le discours du chat siamois, personnage principal, et la réalité de ce qui est caché derrière ces flaps offre aux enfants un questionnement amusant sur le langage.

Depuis son précédent album, Une rencontre, elle développe quelque chose de plus radicalement personnel : cette construction d’un cadre et de personnages en papier qu’elle anime grâce à des éclairages très « cocooning », pour des histoires sans paroles. Une renarde enceinte chassée de partout, à la recherche d’un endroit chaud où accoucher, fait la rencontre d’un enfant avec qui elle noue un lien particulier. Tel Marie portant l’enfant Jésus, l’animal sauvage sert la création d’un nouveau conte de Noël, loin du folklore mais proche du sens originel de la fête, ramenant à l’importance du sens de l’accueil, de la générosité et à la richesse de la rencontre avec l’Autre.

Sur sa page Facebook, Camille Garoche informe et échange avec une jovialité communicative ; l’aperçu de ses projets en cours est très enthousiasmant : une ballade rêveuse, une soirée pyjama enfantine semblent se muer en un voyage merveilleux pour une rencontre avec le métissage, dans des tons joliment pastels. Le jeu de lumières rend les intérieurs protecteurs, confortables face au froid de la nuit.

Un de ses dessins laisse présager qu’elle renoue avec son goût pour les histoires qui font peur, telles qu’elle pouvait les raconter, enfant, à sa fratrie : on y découvre un personnage féminin tragique digne des romans gothiques anglais du XIXème siècle. Nous sommes impatients d’en savoir plus ! (A.D.)

 

le-bois-dormaitRebecca Dautremer – Le Bois Dormait (La Sarbacane)

La notoriété a souvent de fâcheuses conséquences, conduisant certains grands illustrateurs à répéter des mêmes figures sans les faire évoluer, comme une mécanique éprouvée, jusqu’à l’épuisement.  Malgré  le profond respect que l’on a pour le talent de Rebecca Dautremer, ce danger guettait son univers mille fois  reconnaissable. L’incroyable succès de Princesses avait finit par affadir le style Dautremer vers le stéréotype un peu « girly ». Si sa vision inquiète d’Alice aux pays des merveilles avait de quoi rassurer, Le bois dormait sonne comme une véritable renaissance. Son titre le présage : Le bois dormait commence comme une variation autour du conte de Perrault le plus célèbre qui soit, pour filer une toute autre métaphore. Parcourant les pages de gauche, toutes blanches, deux voyageurs croqués au trait, accoutrés en mode romantique, à la manière des héros hoffmanniens, visitent une ville endormie, de lieu en lieu, désignant la page de droite toute en couleur. Le duo observe chacune des scènes et nous invite à contempler le spectacle qui leur fait face, inquiets devant ce sommeil général. Quelle plus belle idée pour évoquer la torpeur du monde, son ensommeillement que cette entremise du conte et de la parabole poétique ?

La petite ville silencieuse dessinée par Rebecca Dautremer se fait l’écho d’un monde anesthésié, insensibilisé, un monde qui ferme les yeux, impassible à la souffrance des autres. « Et ça souffle et ça souffle. Tout un monde qui se dégonfle ». Sans appuyer trop son message, par la simplicité du mot – de ses mots, car elle en est intégralement l’auteur – et la beauté du dessin, Rebecca Dautremer séduit et provoque la résonance du contemporain. On sent combien le sujet lui tient à cœur. « Peut-être qu’ils sont fatigués et qu’ils n’ont plus envie de bouger. Peut-être qu’ils ont tous PEUR ?»,  lance l’un des deux compères. Oui, à l’heure du chaos, à l’heure de l’abîme des croyances et des idéologies, la peur domine et endort, provoquant l’intolérance, l’indifférence, la défiance vis-à-vis de l’autre. Aussi Le bois Dormait constitue-t-il une belle incitation au réveil, à l’instar des dessins splendides qui incitent à écarquiller les yeux. Les lecteurs attentifs iront donc scruter les détails, regarder dans les recoins, chercheront à lire les textes des prospectus épars sur le sol, ou ceux des affiches cachées dans l’ombre, et y trouveront des indices précieux :

Vous ne voulez rien savoir ? Vous ne vous sentez pas responsables ? Vous préférez ne pas y penser ? Ecoutez les conseils du Prof.  l’Autruche ». Mais comme dans le conte original, un baiser plein d’amour est capable de beaucoup de choses.

Au-delà du sujet, sur le plan pictural, Dautremer n’a peut-être jamais été aussi imaginative, plongeant avec délice dans l’inspiration du sommeil : quelle beauté que ces belles endormies, ces yeux clos, ces expressions enveloppées dans de mystérieux rêves. Elle a abandonné définitivement sa douceur un peu lisse, elle a mis du sombre dans son univers, de la mélancolie, du tourment. Les couleurs sont pourtant toujours aussi éclatantes. Ah, ces turquoises, ces rouges vifs qui éclatent sous nos yeux comme des feux d’artifices !  Dans un décor entre années 50 et « modern style », elle nous balade avec ces vieilles affiches tout droit sorties d’un vieux film noir le long d’un mur où le lierre commence à faire son œuvre. Une main inerte sort d’une fenêtre, des cavaliers sont assoupis sur leur monture ; un balayeur glisse le long de son outil, tandis que les feuilles s’envolent librement ; deux boxers s’étreignent, stoppés en plein combat. Autant de figures, de mouvements arrêtés, qui ressemblent à d’étranges chorégraphies. Tout ce monde n’est pas juste endormi mais splendidement pétrifié, suspendant les individus en plein mouvement comme dans un épisode de The Twillight Zone (1). Le bois dormait sonne également comme le grand réveil de Rebecca Dautremer, et ce réveil est envoûtant. (O.R.)

bagnolesAntoine Trouvé – Bagnoles (La Joie de lire)

Ce qui attire l’œil, tout d’abord, dans ce Bagnoles, d’Antoine Trouvé, c’est cette réminiscence de l’enfance. Qui ne se souvient, en effet, d’avoir dessiné des maisons aux formes farfelues, aux milles pièces, milles détails réalistes minuscules ; des habitacles où tiendraient tous nos amis et l’espace de se perdre, voir de s’ennuyer ; structure aux formes entre souvenirs intra-utérin et créations de Barbapapa ? Antoine Trouvé développe pour ce faire un trait fin, en noir et blanc, ligne juvénile, faussement maladroit et naïf qui rappelle l’art brut, fasciné par les univers populaires et urbains, underground. Comme le confirme son tumblr, il est à la fois plein d’ironie et d’amour envers son monde et son époque. Ses dessins de marchands de kebab, des « Dames de Pigalle » ou du quotidien du métro en témoignent.

Son oeil enfantin jubile dans cette gourmandise à inventer des voitures où aurait lieu tout type d’activités humaines contemporaines : sport, vacances, etc. Il y mêle un regard plus acide, plus adulte sur le monde actuel : productions à la chaîne, consumérisme et illusion d’une vie parfaite tels que les proposent les supermarchés. Sans doute, enfant, jouait-il à « ah si j’étais riche, je m’achèterai… » pour s’être aperçu, depuis, de l’aspect superfétatoire des richesses. Malgré une fascination évidente pour la complexité des moteurs, il n’en élude pas les aspects polluants et l’absurdité d’un monde ultra-mécanisé et comme hors-sol, loin de la nature et mettant l’environnement même en péril. Il met en scène sur une voiture, entre autres, le dernier arbre du monde, sous cloche.

Né en 1990, ce jeune lorientais est issu d’une génération charnière qui grandit dans un monde qui voit le triomphe de certains moyens techniques : développement de l’ordinateur personnel, apparition du portable et irruption d’Internet… mais également une époque où les crises environnementales se succèdent et donnent de l’écho aux idées écologistes. Les notions du développement humain grâce à l’innovation technique alors appelé « progrès » sont peu à peu remises en question. L’auteur, derrière l’aspect ludique de voiture tout-usage, fait preuve d’un regard critique, voire désenchanté et alerte par son exagération sur les méfaits d’un modèle socio-économique la menace qu’il représente. (A.D.)

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(1) On se souvient de Requiem (1960) écrit par Charles Beaumont, dans lequel des astronautes atterrissent sur une ville semblable à la terre, où le temps semble arrêté, ayant laissé les habitants tous immobiles, arrêtés dans leurs mouvement quotidiens : au volant, marchant dans la rue, etc.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

A propos de Anne Dantec

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