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Jerome Leroy – « L’ange gardien »

Avec Le Bloc paru en 2012, Jérôme Leroy s’invitait dans les coulisses d’un parti d’extrême droite en marche vers le pouvoir. Son nouveau roman s’inscrit dans cette même lignée de thriller politique acide mais désespérément humain. La France de Jérôme Leroy est une démocratie à bout de souffle. Ses institutions reposent sur des équilibres chancelants menaçant de s’écrouler sous les coups de butoir de la rentabilité. Un pays nostalgique aussi du temps passé, de l’ancien monde.

Dans ce contexte, trois destins vont se croiser. Le premier, Berthet, est membre d’une police parallèle au service de l’État. L’Unité agit dans la « zone grise. La zone grise et hypocrite. Le territoire immense et caché dans les démocraties qui ne veulent pas assumer au grand jour ce qu’elles sont obligées de faire pour éviter un mal plus grand encore. » Cette organisation composée de barbouzes est dans tous les sales coups de la République. Jérôme Leroy lui attribue, par exemple, l’assassinat de Pierre Goldman (jamais vraiment élucidé). Employé servile, Berthet ne fait pas de sentiment. Doué d’une habilité sans pareille, il exécute sans vergogne et sans poser de questions. Même lorsque l’Unité lui commande de tuer des innocents pour tester sa fiabilité, Berthet doute mais exécute les ordres. « Berthet avait débranché son cerveau pour ne pas devenir fou. Berthet avait dégainé son Si-Sauer P220, vissé le réducteur de son et tiré une balle dans le front de Patrick Lefevre. » Néanmoins, il sent une appréhension : l’Unité veut l’éliminer. Si la raison lui échappe encore, il prépare sa sortie de route en voulant joindre un écrivain, Martin Joubert, pour lui narrer sa vie. Ce dernier est dans une période sombre. Sa femme vient de le quitter. Il passe ses journées sous anxiolytiques et alcool. Désabusé et en difficultés financières, il travaille pour un journal de droite aux antipodes de ses idées. (Sur ce point, toute ressemblance avec Jérôme Leroy est fortuite…)

Et enfin, il y a Kardiatou Diop. Sa beauté, son intelligence lui promettent une brillante carrière politique. Issue d’un milieu populaire, elle a gravi les échelons pour finir secrétaire d’État sans perdre de son naturel. Symbole de la méritocratie républicaine, elle devient la cible de l’extrême droite par ses origines. Parachutée dans une ville de province, Brevin-les-Monts, aux élections locales, elle doit affronter la présidente de ce parti. Avec un réalisme saisissant, Jérôme Leroy décrit les sombres coulisses d’une élection municipale de province. Une ville semblable à beaucoup d’autres : frappée par la crise et avec une classe politique largement corrompue profitant des réseaux pour s’assurer une popularité superficielle. Seul personnage estimable, le maire, qui avec une certaine tendresse pour Kardiatou, soutient sa candidature tout en portant un regard empreint de lucidité et d’émotion sur sa ville.

« Nom de Dieu, j’ai connu certains de ces hommes depuis l’enfance ! Ils ont été mes élèves, mes copains. On a chassé ensemble, on a passé des vacances ensemble, je suis le parrain de leurs mômes… À l’époque où les mines marchaient encore, ils étaient mineurs de fond, porions au mieux ou ouvriers à la Bagagerie Limousine, encore une boîte qui a fermé. C’était des hommes durs, honnêtes, qui voulaient un monde meilleur et se battaient pour ça. Je me souviens du jour où on a pris la mairie aux maîtres des forges, comme on disait, il y trente-cinq ans. Quand on est entré pour la première fois dans la salle du conseil municipal en se disant, c’est nous, maintenant, qui allons changer Brevin. Fini le paternalisme, enfin le socialisme. Nome de Dieu, que nous est-il arrivé ? »

Kardiatou débarque ainsi en terrain miné. La campagne électorale s’annonce impitoyable et les sondages lui prédisent l’enfer. Malgré tout, elle croit en sa bonne étoile et relève le défi.

Jérôme Leroy livre un thriller réaliste et haletant montrant la face sombre d’une démocratie. Un récit où le sang se répand abondamment et fait triompher la force sur la morale. Au-delà de ce portrait effroyable, paradoxalement, seul l’amour semble constituer un espoir sinon vain mais authentique.

 

L’ange gardien de Jérôme Leroy

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Éditions Gallimard

 

A propos de Julien CASSEFIERES

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