« C’est ainsi que la folie du monde essaye de vous coloniser : de l’extérieur, en vous forçant à vivre dans sa réalité » (p. 125)

Les Etats-Unis. Sans doute. Demain, peut-être : la zone X est une portion de terre brutalement coupée du reste du monde par une catastrophe mystérieuse. Abandonnée et dangereuse, la Nature y reprend peu à peu ses droits, dans une pulsation inquiétante.

Il faut comprendre la Zone pour espérer l’arrêter. Dans cette insupportable jungle en expansion rampante, on a alors envoyé des expéditions.

Une, deux, onze : réduites à leurs fonctions, géomètres, biologistes, anthropologues, psychologues ; mortes, disparues, revenues parfois sans raison à l’état léthargique de zombies.

Annihilation, premier tome de la trilogie du Rempart Sud, suit donc la 12e, du moins si ce chiffre lui-même n’est pas un mensonge.

Des femmes uniquement ici. Parmi elles, la narratrice, « la biologiste » (leurs noms leur ont été retirés il y a bien longtemps par mesure de sécurité). Et si le phare brille mystérieusement le soir, dans cette étrange lande soit-disant déserte, quelle est donc cette tour luminescente apparue dès la première nuit ? Et cette phrase sans fin qui semble luire sur ses murs ?

  • Glorieuses influences et peurs paniques

A priori rien de bien neuf sous le soleil du genre apocalyptique, mâtiné de survival horrifique et mutant : on pense bien sûr immédiatement à Stalker, le chef-d’œuvre de Tarkovski, et à sa zone, où le moindre mouvement de branche pouvait devenir un signe animiste.

A Lost aussi, pour cet espace indéfini recelant mystère (où le cri nocturne des nuits de l’île trouve ici un écho dans une bête plaintive hurlant chaque nuit dans les roseaux) et recherche de soi, ou encore à Sa Majesté des mouches pour le massacre en boite de Petri ilienne. A La horde du contrevent de Damasio, enfin, pour cette alliance entre la progression narrative et géographique.

  • La Zone dont vous êtes le héros

Car la grande intelligence de Jeff Vandermeer (auteur d’un déjà remarqué La cité des Saints et des Fous, récompensé par le Prix du Cafard cosmique) est le recours pur à une focalisation interne.

En faisant de son livre tout entier le pseudo-fac-similé des carnets d’enquête que l’expédition est sensée remplir, il offre un récit heurté, faisant parfois gonfler certaines séquences à coup de suppositions écrites, épaississant le mystère par les confrontations successives aux différentes étapes du parcours.

Mieux, en alliant narrateur et lecteur, il crée une double angoisse : indécision permanente sur le présent narratif (la zone, qui se découvre et se referme, dont on ignore tout autant ou presque que la narratrice) et indécision sur le futur immédiat de la narratrice et du récit tout entier.

Car la véracité du récit est elle-même brouillée par la distance procurée par l’idée de témoignage. Le récit de cette expédition au coeur des ténèbres n’est-il pas, comme le questionne une des phrases de la narrative (« peut-être est-ce que vous êtes en train de le lire en ce moment »), finalement une archive contant la lente marche vers la mort de la 12e expédition ?

Et si la Zone est réputée pour troubler les sens et les psychismes jusqu’à la folie, en n’ayant qu’un seul point de vue, qui nous dit que le témoignage n’est pas celui d’un être ayant déjà basculé, surtout lorsque se dévoile très vite qu’elle y emporte le fantôme d’un mari revenu amorphe d’une expédition précédente ?

Efficace et pesant, cet hyper présent trace alors une sorte de nature writing horrifique,  qui, tout en réactualisant les angoisses psychanalytiques propre au genre (le non-maitrisable comme potentialité d’effondrement psychique, la zone comme réceptacle des cauchemars, les angoisses enfantines de la nuit, du bruit, de l’Autre) les charge d’un questionnement finalement très actuel : cette Frontière d’arbres et de bêtes sauvages, dont on peine à définir les contours et qui progresse et enfle de jour en jour, c’est aussi la fable des Hommes galopant, le bec au vent, vers une catastrophe écologique dont la nature demandera vengeance.

S’il ne lui manque qu’une proposition allant au-delà des illustres influences, qu’il synthétise certes à merveille, ce bref opus dans la pure veine des récits fantastiques classiques (Le Horla, de Maupassant, son indécision face au réel) a au moins le mérite non négligeable d’une ambiance, oppressante et hantée, spirale d’inquiétude (la visite du phare) dont on se plait à espérer que les deux tomes à venir, Autorité et Acceptation, survivent aux deux tentations faciles que sont la purée de pois (tout à dix balles, j’t’embrouille) ou le soleil sans ombre (explication en queue de poisson et convenue).

Editions Au Diable Vauvert, 224 pages, 18 euros. Sortie le 10 mars 2016.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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