Jean-Yves Jouannais – "L'usage des ruines"

Le dernier livre de Jean-Yves Jouannais, « L’usage des ruines »,  aborde le thème de la guerre de manière originale et décalée. D’abord critique d’art, l’auteur anime également dans différents lieux, depuis bientôt cinq ans, un cycle de conférences (« l’Encyclopédie des guerres ») sur ce sujet qui lui tient à cœur.
Dans « L’usage des ruines », il s’attache plus particulièrement à l’un des phénomènes hélas inhérents à la grande majorité des conflits, à savoir celui de la dévastation. En tous temps et en tous lieux, la guerre est et a été une implacable machine à générer des ruines, des décombres, des gravats, à jeter à terre ce qui a été élevé, bref, à enfanter des « villes effondrées ». Triste objet d’étude s’il en est, mais que Jean-Yves Jouannais envisage ici sous un angle différent. Il a en effet sélectionné, dans l’histoire mondiale des guerres,  vingt-deux épisodes qui lui ont semblé singuliers (qu’ils soient tragiques, drôles ou déconcertants) du point de vue de la stratégie de destruction ou de protection des villes qui s’y était à chaque fois déployée. On pourrait aussi parler de vingt-deux portraits, puisque chaque entrée correspond au nom du personnage (connu ou moins connu) qui a incarné l’événement qui nous est exposé.
Au milieu de cette galerie de portraits on retiendra notamment la figure de Peter Aloysius Tromp, un esthète égaré dans la carrière des armes en raison du « poids de l’héritage militaire dans sa famille ». Durant quinze ans, il fit une œuvre d’art du fort de Pampus, qui devait tenir lieu de ligne de défense à l’armée néerlandaise pendant la guerre de Succession d’Espagne. Laissant libre cours à son penchant naturel, Tromp commanda auprès du sculpteur Gabriel de Grupello une série d’ensembles magnifiques pour orner l’intérieur de l’enceinte. Tant et si bien que lorsque l’armée anglaise se présenta devant la forteresse le 26 janvier 1714, Tromp « ordonna à sa garnison de se rendre sans avoir tiré un seul coup de feu ». Ceci afin de s’épargner la douleur de voir tant de beauté détruite et pour le plaisir de permettre à l’escadre ennemie d’admirer le travail de l’artiste…
Pour ce qui est des batailles qui n’eurent pas lieu, on trouvera encore l’évocation du siège de Luoyping, au IIIe siècle avant J.-C., dans la Chine des Trois Royaumes. Shang Yang, illustre chef de guerre, en entreprit la destruction en réunissant autour des forteresses de cette ville l’une des plus puissantes armées de l’époque. L’ennemi cerné se fit attendre et lorsqu’il parut enfin, on découvrit que toute la ville avait été démontée, planche par planche, porte par porte… Luoyping avait été pliée, mise à plat, transformée en ville invisible et donc indestructible… et les habitants se présentèrent ainsi à nu, prêts au combat. Les soldats de Shang Yang en furent tellement désappointés que celui-ci décida de lever le siège, signant là sa première défaite.
D’autres paradoxes, d’autres surprises jalonnent encore ce livre, qui compose une sorte de magasin de curiosités dans le registre des désastres martiaux. L’ouvrage est brillant, précis et fort bien écrit. On pourra regretter toutefois la construction quelque peu rhétorique de certains « paradoxes ». Affirmer que César, au prétexte que Michelet le décrivait comme un «dandy épileptique», mena la Guerre des Gaules dans l’unique intention d’en faire le livre éponyme que l’on sait, pourra paraître pour le moins discutable. Quant à l’idée selon laquelle le comte de Tilly aurait supprimé une ville (Magdebourg) «afin que puisse être inventé un seul et unique mot» (magdebouriser), voilà plutôt un bon mot à placer entre deux coupes de champagne qu’un paradoxe historique ou littéraire.
Mais à ces quelques réserves près, «L’usage des ruines» constitue un ouvrage érudit et passionnant, qui nous introduit dans l’envers du décor pour penser autrement la guerre et les traces qu’elle laisse.

Paru le 30/08/12 aux Editions Gallimard (Verticales).

A propos de Fiolof

Laisser un commentaire