Jean-Pierre Le Goff – " La fin du village. Une histoire française"

La fin du village une histoire française : le titre, éloquent, souligne le lien viscéral entre la France et ses villages. Il témoigne de l’attachement, dans l’imaginaire national, pour ce mode d’habitation. En effet, le village en France, ne se limite pas à un type d’habitat. Il est chargé d’images, porteur de valeurs sublimant la réalité froide d’une définition. Magnifié par les politiques, symbole d’une continuité à travers les générations et les époques, il apparaît comme un rempart face aux mutations du monde moderne.

Le sociologue Jean-Pierre Le Goff, déjà auteur d’essais essentiels, sur mai 68 et son héritage ou encore sur les fractures traversant la société française, se focalise sur l’étude d’un village dans le Luberon : Cadenet. Ce dernier n’est pas inconnu pour l’auteur qui le fréquente depuis une trentaine d’année, tissant avec certains habitants de véritables liens d’amitié. A travers Cadenet, Jean-Pierre Le Goff rend compte des bouleversements qui ont affecté un certain mode de vie. De par sa compétence, c’est à travers le prisme d’une sociologie de l’immersion qu’il va dresser un tableau particulièrement riche de ce village recouvrant prés d’un demi siècle. Grâce aux multiples entretiens recueillis il va noter les évolutions, pour le moins subies, par les habitants d’origine.

 

L’essai de Jean-Pierre Le Goff débute par un examen des anciennes habitudes de vie. Cette « communauté villageoise », le plus souvent fantasmée par les contemporains, assurait son existence principalement grâce à la vannerie et l’agriculture. Profondément enracinés dans leur terroir et solidaires au sein de la communauté villageoise, les habitants n’en demeuraient pas moins respectueux de l’ordre Républicain. Dans cette commune « rouge », la mémoire des morts restait scrupuleusement respectée et assurait la filiation entre les générations. Jean-Pierre le Goff jette un regard lucide sur cette époque révolue. Pas de regrets déplacés mais un constat : ce monde est fini. « Tu nous entends, Jean-Pierre, on te le dit : on est les derniers…Écris le, dis leur bien, là-haut à Paris et ailleurs : nous sommes les derniers survivants » lui dira en guise de conclusion un de ses amis.

Les prémices de la mutation interviendront dans les années 1970 avec l’arrivée des premiers hippies désireux de retrouver une authenticité perdue dans la vie citadine. Malgré leur différence de mentalité, l’auteur dénote une certaine reconnaissance pour ses premiers habitants.

La transition se situe véritablement dans les années 1980 avec la venue de nouveaux citadins. La proximité du TGV et l’arrivée d’habitants travaillant dans une ville proche vont profondément affecter la sociologie des habitants. De cette « fin d’un monde », l’auteur observe les spécificités du nouveau en train de naître. Désormais, Cadenet va délaisser son « esprit » pour entrer à marche forcée dans l’ère de la postmodernité. Des relations de voisinage aux rapports des habitants avec la gendarmerie en passant par le rôle des « cultureux », l’essai fourmille d’exemples révélateurs d’un bouleversement irrémédiable.

Il en est ainsi du camping. A l’origine, il fut construit afin d’amener les touristes au village mais également pour apporter un service supplémentaire aux habitants de la commune (utilisation de la piscine…). La mairie ne pouvant assumer les coûts, la gestion fut confiée à une société privée. Celle-ci a véritablement séparé le camping du village. Le camping, vidé de toute forme d’authenticité, est devenue un parc à mobil home possédant ses propres magasins ; « Le camping vit dans un monde à part qui parait se suffire à lui-même ». Les nouvelles stratégies d’attraction font abstraction du village. L’auteur termine sa visite par une réflexion particulièrement frappante : « Je m’arrête au bord de la route pour regarder le village éclairé par le soleil couchant. C’est le moment où il est le plus beau , m’a dit un de mes amis paysans. Le camping lui tourne le dos ».

L’exemple du camping est un parmi tant d’autres. Jean-Pierre Le Goff traite avec un même soin cette micro-société divisée, individualiste, attachée aux droits de l’homme mais faisant fi de leur voisin de palier. Les anciennes institutions comme l’Église ou les partis politiques prennent de plein fouet ce choc des cultures et se voient dans l’obligation de prendre en compte l’évolution des demandes. Les rôles sont désormais inversés. Les institutions n’assurent plus un rôle de régulateur social mais se doivent de répondre aux attentes de la population.

 

L’étude de Jean-Pierre Le Goff est passionnante à plus d’un titre ; de par son écriture accessible au plus grand nombre et attrayante dans son style mais également, par son objectivité qui parcourt le livre (d’autant plus difficile au vu de sa position) . La critique revient au lecteur. L’auteur décrit les faits avec un souci du détail remarquable, amenant quelques (rares) longueurs dans la lecture. Son objectivité supporte, sans peine, un regard empreint d’humanité.

De surcroît, son livre se révèle indispensable pour qui veut saisir les évolutions et les complexités de la société française.


Paru aux Editions Gallimard

Jean-Pierre Le Goff sur France Culture c’est ici.

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