Jean-Marie Blas de Roblès – "Là où les tigres sont chez eux" (roman)

Avant toute chose, Là où les tigres sont chez eux est un objet : un très insolite parallélépipède de 780 pages, police 6, accusant 900 g à la pesée, aussi maniable qu’une brique, et posant de véritables problèmes de posture de lecture. Ajoutez à cela une couverture tendance linoléum 70’s, et vous vous demanderez ce qui a pu passer par la tête de ce Zulma, éditeur assez fou pour accepter le manuscrit que toutes les maisons sérieuses s’étaient empressées de balayer d’un revers de lettre-type.

Vous serez ensuite stupéfait d’apprendre que le pavé vole de succès en succès, et postule très sérieusement aux plus prestigieux prix de l’automne après avoir conquis le prix Fnac 2008 et le prix du jury Jean Giono.

Alors pourquoi ?

La longueur se fait vite oublier et se justifie par la juxtaposition de cinq récits apparemment distincts : la biographie en cours de publication d’Athanase Kircher, savant jésuite du XVIIème siècle, l’histoire d’Eléazard von Wogau, journaliste français ensablé dans le Maranhão auquel on a confié l’improbable tâche de commenter le texte, l’itinéraire d’Elaine, son ex-femme, scientifique de haut vol à la recherche de fossiles dans la jungle du Mato Grosso, les déambulations extatiques et hallucinées de Moéma, leur fille, et le combat de Nelson, jeune infirme survivant péniblement dans les favelas de Fortaleza, dans l’ombre d’un héros légendaire, Lampião, concentré de Che Guevara et de Robin de Bois du Sertão.

Un roman sur l’ère des Lampião

La recette pour rendre fluide cet agrégat de destinées ? L’alternance par sections courtes, de situations et de profils psychologiques fort différents. Des personnages « positifs » complexes, auxquels on aimerait s’attacher, mais au fond desquels quelque chose cloche. Des « méchants » qui ne le sont pas tant que cela. Un dosage savant entre érudition, psychologie, et action. Les changements permanents de cadre, entre l’Europe baroque, les villes coloniales du Nordeste brésilien, la jungle, les favelas, les baraques de pêcheurs, les hauts lieux du pouvoir…

Pour de nombreux romanciers, la transposition sous les tropiques d’intrigues somme toute assez universelles peut être vue comme un artifice. Pas ici. Le Brésil de Blas de Roblès sonne juste. Bien sûr, l’auteur a choisi comme cadre des lieux emblématiques, tout en évitant astucieusement Rio de Janeiro et Salvador de Bahia. Le choix du Nordeste, et en particulier de Saint-Louis du Maranhão, fondée par les Français, et de Fortaleza, véritable océan de misère à flanc de dunes, est judicieux, car ces régions enclavées sont méconnues du public européen. Quant au Mato Grosso, il reste, de nos jours encore, une authentique terra incognita. Alors on pardonnera le parcours fléché entre pêche en haute mer sur une jangada, séances de fumette dans les communautés hippies de Canoa Quebrada et séances de candomblé orgiaques. En plus, pour les amateurs, les dialogues sont émaillés d’expressions brésiliennes typiques en V.O., d’un genre qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires…

L’auteur, Jean-Marie Blas de Roblès

Il y a surtout cette figure haute en couleur de Kircher, savant touche-à-tout qui semble régner sur la vie intellectuelle de son siècle en se trompant à peu près sur tout. Auteur d’ouvrage de référence sur la Chine et l’Egypte sans jamais y avoir mis les pieds, prétendant avoir déchiffré le secret des hiéroglyphes trois siècles avant Champollion, charmeur, fier, ingénieux, il exaspère le lecteur d’aujourd’hui (et le pauvre Eléazard von Wogau) par son obstination à mettre toute son intelligence au service d’une justification scientifique de la Genèse. Un personnage qui n’est pas sans rappeler le Baudolino d’Umberto Eco, mais dont l’exubérance baroque sert de contrepoint au personnage désabusé du journaliste avachi sur son clavier, imbibé de caïpirinha, incapable de se révolter sans le coup de fouet d’une mystérieuse et fascinante Italienne.

C’est sans doute cette révolte très camusienne qui subsiste une fois la poussière du Sertão retombée et les brumes alcooliques dissipées. Une démarche partagée par tous les protagonistes, mais interprétée de manière opposée. Du meurtre politique anarchiste (encore Camus !) à la fugue adolescente, en passant par le divorce, la lutte pour la survie, ce livre transpire l’angoisse de la liberté face à l’absurde.

Alors, si vous vous méfiez des critiques habituelles qui brandiront leurs « jubilatoire », « truculent », « picaresque et encyclopédique », « vertigineuse galaxie spirale de la rentrée littéraire » (sic) et autres « OVNI littéraire », retenez simplement que ce livre est un excellent investissement. Pour un prix modique, vous voyagerez dans le temps, l’espace, participerez à de passionnantes controverses, découvrirez des mœurs insolites, des paysages grandioses, des personnages profonds, et serez invités à réfléchir sur votre propre parcours. N’est-ce pas exactement ce qu’on attend de la littérature ?

Jean-Marie Blas de Roblès présente son roman :

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