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Ce roman d’inspiration autobiographique écrit par Jackie Kay est d’une justesse rafraichissante. Adoptée bébé par un couple d’Ecossais, elle s’est mise à la recherche de ses parents biologiques une fois adulte, devenue écrivain et mère à son tour. Ayant grandi au sein d’un foyer heureux et assumant son identité métissée, Jackie Kay était tout naturellement curieuse de ses racines, d’une explication, ce dont elle se défendait lorsqu’elle était enfant : « je disais toujours que (…) j’avais de bons parents et ça ne m’intéressait pas de rechercher mes parents biologiques. Ces questions m’ont toujours agacée parce qu’elles sous-entendaient qu’on n’était pas achevé, pas complet, et qu’on ne pourrait jamais l’être à moins de découvrir les pièces manquantes du puzzle ? ».
Le point fort du récit est une distance teintée d’humour, apparemment un héritage direct de ses parents adoptifs, tout du moins dans le livre. Cela se ressent notamment dans la rencontre au Nigeria avec son « géniteur », comme elle le nomme. La réaction de sa mère au téléphone est totalement décomplexée : « Bon sang, on t’a drôlement tirée d’affaire, papa et moi ! ». Ce roman est aussi un hommage à ceux qu’elle appelle ses « parents », à leur liberté d’expression, à leur amour inconditionnel. Le talent de l’attachante Jackie Kay est de transmettre ce message avec délicatesse, en impliquant le lecteur.
Toujours avec modestie, l’auteur traduit les hauts et les bas d’une quête éprouvante : le sentiment d’avancer dans la connaissance de soi, mais aussi les désillusions. En effet, lorsqu’elle retrouve ses parents biologiques, qui n’ont jamais vécu ensemble, elle rencontre deux individus pour lesquels le passé ne compte plus beaucoup : l’un est devenu un prédicateur illuminé, l’autre est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Jackie Kay montre ainsi le travail du temps, un passé qui lui échappe et dont elle ne pourra jamais faire partie, non sans une pointe de regret. Néanmoins ce constat participe également à l’allant du livre : ce qu’elle découvre n’est ni plus ni moins qu’un bonus dans une vie déjà bien remplie. Cela se ressent notamment dans la rencontre avec ses frères nigérians et ses tantes écossaises, deux épopées rocambolesques, chacune dans leur pays respectif : « Le territoire de l’adoption est un terreau fertile pour le secret ; il y fleurit et s’y épanouit ; où qu’on gratte, on trouve toujours une racine noueuse toute fraiche »
L’unique défaut du livre est une fin un peu trop lyrique et longue, du fait d’une chronologie démantibulée, lors de laquelle Jackie Kay évoque sa jeunesse et le racisme dans une Ecosse où ses origines métisses détonnaient. Cela constitue un témoignage plus personnel, qui convoque moins l’attention du lecteur qu’au préalable. Quoi qu’il en soit, faisant preuve d’un équilibre quasi-inébranlable, Jackie Kay montre avec sensibilité dans son récit la symétrie de l’adoption : l’enfant perd ses parents, mais ses parents le perdent aussi, leur propre histoire change : « C’est ce qu’il y a d’étrange dans le fait d’être adopté : l’histoire de sa propre adoption a l’air d’être l’histoire de quelqu’un d’autre, ou même celle d’un personnage fictif. On a du mal à la rendre réelle. » C’est pourtant ce qu’elle a réussi à faire de « Poussière rouge », une histoire réelle, pleine d’une sensibilité communicative, plus nuancée que le débat fréquent entre nature et culture.
Paru le 17/01/13 aux Editions Métailié.

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard.

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