Thriller, le nouveau roman de Iegor Gran n’offre guère de surprises pour qui connait et apprécie l’œuvre passée de l’auteur franco-russe (Ipso Facto, O.N.G et Les trois vies de Lucie), ce monde dérisoire qu’il sait montrer avec bonheur et dans lequel s’agissent nos semblables comme des souris dans leurs cages. Il immerge cette fois sa prose dans un univers à la David Lodge, celui des grandes pontes des grandes universités nord-américaines même si, taquin et espiègle comme il a toujours été, il donne plutôt vie ici à des petites pontes et à  de petites universités, personnages amené au fil du roman à vivre de petites (mes)aventures.
 
Le point de départ lui-même illustre avec éclat cette idée d’anodin : Un éminent professeur d’économie se voit accuser par l’un de ses amis d’avoir volé le portefeuille d’un clochard. Se succèderont ensuite au fil des pages une épouse volage, un doyen libidineux et calculateur, un journaliste sans scrupules, un fiston débrouillard et un psychopathe rodant tout autour.
 
L’intrigue prend la forme d’une construction circulaire où, après un préambule exposant les personnages principaux et leurs rapport, chaque chapitre épouse la perspective respective des personnages, une occasion de plus pour Gran d’y développer une de ses obsessions, cette idée que « la vérité » n’est qu’une question de point de vue et de perspectives (illustrant ainsi peut-être ce très juste proverbe britannique : « Three sides to every story : yours, mine & the truth »), l’occasion surtout de s’amuser des usages sociaux avec la bonhommie polie au recto et toute la diversité et la perversité des pensées tues côté verso(une autre de ses obsessions)
 
Alors cynique, désabusé Iegor Gran ? Encore un avatar de cette prose abondante dénonçant les petites mesquineries du quotidien sous un style désabusé et fataliste ? On pense à cette citation d’Oscar Wilde: « Le cynique c’est celui qui connait le prix de tout et la valeur de rien »).
 
Que nenni.
 
Bien au contraire même le dérisoire de chaque chose qu’il met ici en avant devient l’assise sur laquelle l’ironie distanciée va déambuler au fi l des pages et des ressorts de l’intrigue. Fondé sur l’idée des dominos, un fait isolé et anecdotique se révèle source de méandreuses « aventures » au coin de la rue (littéralement)  pour les protagonistes et disséquant avec légèreté et cocasserie les « vices » cachées (du moins tues) de nos semblables, « Thriller » est un ouvrage jubilatoire à plus d’un titre. Iegor Gran a le don pour tisser modestement mais avec éclat quelques fils qui, reliés les uns aux autres, nous parlent et nous ravissent.  Chacun de ses livres est une nouvelle pierre à une œuvre légère sans être du tout superficielle, du grand et bel art.

A propos de Bruno Piszorowicz

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