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« Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps » – éditions Yellow Now

Malgré l’éclat de ses premiers films, Guy Gilles, qui fût un contemporain « tardif » de la Nouvelle Vague, sera demeuré un cinéaste incompris, resté dans les marges de la profession qui ne voyait en lui qu’un amateur doublé d’un esthète sentimental et apolitique, ou qui le rejetait par homophobie. Vivant principalement des commandes de la télévision après l’échec commercial d’Absences Répétées en 1972, il ne reviendra au cinéma qu’avec difficultés, pour de rares longs-métrages, moins accomplis. L’oubli de son œuvre, restée secrète et fatalement disparate, sera entériné par un décès précoce en 1996.
Première monographie dédiée au réalisateur, cet ouvrage collectif dirigé par Gaël Lépingle et Marcos Uzal, consacre la longue entreprise menée depuis la mort de Guy Gilles pour rassembler l’œuvre et la « rendre » littéralement au public. Luc Bernard, le frère cadet de Guy Gilles, en sera le premier instigateur, bientôt relayé par un spectateur passionné, Gaël Lépingle, avec la complicité de Jean-Pierre Stora, le cousin germain, compositeur de nombreuses musiques pour les films de Guy Gilles et également détenteur de précieuses archives. La sortie du livre fin septembre était concomitante de la rétrospective donnée à la Cinémathèque Française, avec, on l’espère d’avance, d’autres évènements à venir pour prolonger cette diffusion.
Loin de se cantonner au travail monographique usuel ou à une addition de contributions, le livre est un montage de documents et de témoignages intercalés le long du parcours filmographique ; il donne autant à voir l’œuvre, à l’approcher, à la comprendre, qu’à saisir les problèmes de réception qu’elle a pu poser en son temps. En somme, la beauté de l’ouvrage tient aussi dans sa forme, une partition de textes et d’images pleine de pauses et de détours, qui rejoint par sa liberté celle du cinéma de Guy Gilles. C’est une dérive immersive et poétique, à la croisée des regards d’hier et d’aujourd’hui, qui célèbre l’actualité intacte des films. L’ouvrage tient donc autant de l’introduction que du complément de projection. C’est surtout une très belle évocation.

(…) C’est peut-être romantique, ou adolescent, je ne sais. En tout cas, c’est un film selon mon cœur, un film où la mémoire affective et la nostalgie s’échappent sans retenue, et n’obéissent à aucun parti-pris formel. Au Pan Coupé est un film rêvé, écrit et réalisé à rebours de toutes les modes. À mes risques et périls, je suis pour ce cinéma subjectif, où la sincérité et l’émotion l’emportent sur ce  » qui se fait « , sur ce que l’on commente dans les très érudites dissertations sur le « nouveau cinéma ». Au Pan Coupé ne s’adresse à mon avis qu’à la sensibilité.

Guy Gilles : « mon film est à contre-courant des modes », entretien avec Henry Chapier (Combat, février 1968)

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La particularité de Guy Gilles aura été de s’accomplir dès ses premiers films. Les quatre premiers longs métrages du réalisateur sont les jalons essentiels de son œuvre, ajoutés aux courts métrages qu’il réalisera autour d’eux. Ce sont « L’amour à la Mer » (1964), « Au Pan Coupé » (1967), « Le Clair de Terre » (1970) et « Absences répétées » (1972). Ces grands points de convergence structurent le découpage temporel de l’ouvrage, chapitré en trois grandes périodes, comme autant d’étapes décisives, et parfois dramatiques, mais parsemés de généreux développements qui en éclairent la conduite. Là, ce sera un extrait de scénario, puis celui d’un journal de tournage pour le film « Le Clair de Terre » (par Luc Bernard), et enfin, une large séquence en hommage à l’acteur Patrick Jouané que Guy Gilles suivra de film en film, davantage par désir et volonté d’enregistrement documentaire, que par souci de composer un personnage de fiction.
Guy Gilles, Guy Chiche de son vrai nom, est né à Alger. Il y fait les Beaux-Arts et ses débuts de journaliste pour le Cinéma ; ce qui le rapproche du milieu et contribue à financer ses premiers achats de pellicules. Tous les films à venir porteront la trace d’une sensibilité picturale : son montage, très singulier, procèdera par collage d’instantanés et de fragments, jouant librement des raccords et des contrastes, pour des compositions presque abstraites, poétiques et musicales. En plein conflit algérien, il réalise également ses deux premiers courts-métrages : « Soleil éteint » (1958) et « Au biseau des Baisers » (avec Marc Sator en 1959). Le décès de Gillette, sa mère, principal soutien de ses ambitions artistiques (elle succombe à un cancer), est un évènement fondateur qui accélèrera l’exil et la vocation. Il part s’installer à Paris avec le peu d’héritage acquis, et adopte son nom d’artiste, Guy Gilles, en hommage à sa mère. Chaque film suivant sera traversé par des élans contradictoires qui reflètent cette expérience : une aspiration continuelle au départ, un sentiment d’exil ou d’étrangeté, la conscience aiguë d’une perte, celle d’un état de grâce originel, qui est aussi celui de la jeunesse, entre la mélancolie et le refus des compromissions imposées par la vie sociale. Les courts-métrages parisiens placées dès le départ sous le signe de la mélancolie (« Mélancolia » en 1962) célèbreront autant les lieux présents (cafés, Jardin ou la grande avenue des Champs Élysées) que ceux du passé (la disparition des vieux cinémas de quartiers dans « Ciné Bijou » (1965)), des lieux tous propices à l’évocation, à des amorces de fiction, où simplement au butinage d’un ordinaire volatile et poétique. Tout cela, déjà bien accompli en soi, se retrouvera amplifié dans les longs-métrages, décuplé par l’investissement émotionnel des personnages.
A l’autre bout, il y a aussi les sujets effectués pour la télévision, dont certains majeurs, accompagneront le développement parallèle de longs-métrages. Le film sur Proust, « Proust, l’art et la douleur » en 1971, révèlera à Gilles l’intimité profonde qu’il partage avec l’œuvre de l’écrivain, une œuvre que pourtant, il n’a jamais lue. Cette proximité est pour Gilles autant, si ce n’est plus, de forme que de contenu (une manière de développer l’observation semblable à la phrase proustienne, par des approfondissements incessants, qui se transforment en raccords et recadrages chez Gilles) et ce, malgré les critiques qui réduisent ce rapprochement à une similitude thématique (et peut-être à un même ton, très littéraire). La « parenté » avec Genet est plus consciente chez Gilles. L’écrivain fait l’objet d’un autre film important pour la télévision, « Saint, Martyr et Poète » (1975), qui évoque son œuvre avec une grande liberté. Après « Le Jardin qui bascule » (1974) et « Le Crime d’amour » (1981), deux tentatives qui flirtent avec le genre policier pour se conformer à la production conventionnelle (des films que Gilles reniera un peu), subsiste surtout un dernier long métrage distribué en salles, « Nuit Docile » (1987), retrouvaille crépusculaire avec l’acteur Patrick Jouané.
« Ce que j’aime dans le cinéma : ce passé souvent antérieur, ce futur toujours passé, ce temps composé, le présent du film que l’on rêve plus que parfait »

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L’ouvrage conjugue la linéarité du parcours, avec les haltes du témoignage, du récit et du documentaire, les séquences et les diaporamas où le texte s’interrompt pour laisser les images se répondre et s’étendre sur le blanc des pages. Ce sont les photographies réalisées par Guy Gilles en dehors de films, durant des voyages ; celles de son modèle, Patrick Jouané, en Algérie en 1964, puis des autres emblèmes adolescents, garçons de rue ou jeunes quidams rencontrés au Maroc en 1970, dont il « enregistre » les portraits sensuels au Maroc. Ce sont aussi les inserts composés d’objets, sorte de photographies découpées à même le film, furtives ou accumulées en séquences, et dont on retrouve les photogrammes arrêtés, comme autant de peinture de natures mortes. L’entretien avec Guy Gilles, faute d’avoir pu avoir lieu aujourd’hui, est monté à partir d’archives de presse et de radio. Il dialogue en miroir avec l’autre grand hommage du livre situé à l’autre bout, un second entretien, cette fois-ci avec Patrick Jouané, et également une archive. Ainsi, l’ouvrage tisse pudiquement, plus qu’il ne souligne, ce grand amour « coctalien », de l’artiste et du modèle, qui sous-tend l’œuvre et son parcours livresque. L’ouvrage laisse aussi place à quelques stations analytiques essentielles, toujours abordées avec sensibilité : la complexité du montage, qui malmène et inquiète, contredisant le reproche de candeur adressé au cinéaste (Philipppe Fauvel sur « l’amour à la mer ») ; le temps qui glisse au sein des raccords, bonds précipités ou ample boucle proustienne (Bernard Benoliel sur « Au Pan Coupé », « Le Clair de Terre » et « Proust… ») ; le régime poétique, voire affectif, qui unit la couleur et le noir et blanc dans les films de Gilles, des alternances qui ne répondent pas à des logiques convenues (Marcos Uzal). Le livre remplit donc sa vocation, informative et didactique, mais sous une forme ouverte et poétique. C’est un « beau livre », non à la manière des grands livres d’artistes, somptuaires et encombrants, mais à la façon du carnet ou du journal, qui nous fait entrer, par sa taille, son soin, et sa modestie apparente, dans l’intimité d’une œuvre ; une œuvre qui appelle, par sa voix confidente, un rapport forcément personnel.

Gaël Lépingle, Marcos Uzal (dir.),
GUY GILLES – Un cinéaste au fil du temps
2014, 248 pages, 17 x 24 cm, 30.00

plus d’informations
ÉditionsYellow Now  ::  Site dédié à Guy Gilles
Éditions DVD : les trois premiers long-métrages de Guy Gilles sont rassemblés dans un coffret aux éditions Montparnasse, assortis de deux documentaires de Luc Bernard et Gaël Lépingle. Le quatrième long-métrage, « Absences Répétées » (1972) est disponible chez Gaumont.

A propos de William LURSON

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