Passion-française

Gilles Kepel – « Passion francaise, les voix des cités »

Fin connaisseur du monde arabe, en témoigne Passion Arabe sorti au printemps 2013, Gilles Kepel, professeur à Sciences po Paris, est également un témoin attentif des agitations de l’Hexagone. Son livre Quatre-vingt-treize explorait les différents aspects de l’Islam de France. A travers une enquête de terrains, il discernait les évolutions marquantes de cette religion jusqu’au paysage multiforme actuel.

Dans Passion française, les voix des cités, il part, de Marseille à Roubaix, à la rencontre de candidats, aux législatives de juin 2012, issus de l’immigration. A travers eux, il met en perspective la place de cette partie de la population au sein de la société française et leur comportement électoral. Partant d’un constat, indéniable, sur le contraste entre « la couleur quasi-monochrome de l’Assemblée Nationale et l’équipe de France de football de 2010 », il observe, à l’occasion de ces élections nationales, un accroissement des candidatures de personnes d’origines immigrées. De l’entrée en politique aux motivations qui les animent, Gilles Kepel dresse un portrait protéiforme de cette France trop longtemps exclue du champ politique. Avec un réel talent de narrateur et un sens de l’objectivité avérée, il contextualise ses rencontres au sein d’un récit national.

Ce récit vient bousculer des croyances établies au sein de la société française. En premier lieu, et cela constitue une idée centrale du livre, le sentiment d’appartenance à la communauté nationale parcourt ces individus. Au-delà des questions, plus complexes, d’identité, cette implication dans les affaires de la nation met fin au rôle de « faire valoir » de cette partie de la population au profit des grands partis politiques. On pense notamment à la création de SOS racisme venant canaliser, dans les années 1980, la fronde de la Marche des Beurs. Outre cet aspect, l’idée de candidatures communautaires venant servir les intérêts d’un groupe social ne semble pas si évidentes. Ainsi, Karim Zeribi, candidat du parti écologiste EELV, explique « Ma femme est kabyle de père et de mère, et elle parle kabyle couramment, même si elle est née à Marseille. Mon histoire personnelle est plus compliquée : mon grand-père maternel est kabyle, mais ma grand-mère est franco-française ; pourtant, un certain nombre de gens me disent : « Je n’ai pas voté pour toi parce que tu es trop kabyle ! – Trop kabyle ? Mais je suis français ! Je me suis présenté aux élections législatives pour te représenter toi, pas pour représenter les Kabyles ! ».

En second lieu, et malgré les sondages évoquant le vote écrasant des personnes de confession musulmanes en faveur de François Hollande en 2012, la réalité apparaît complexe. Ainsi, le déterminant du vote semble moins être la religion que l’appartenance à une classe sociale. Néanmoins, Gilles Kepel identifie des préoccupations sociétales remettant en cause l’automaticité du vote à gauche. Sur le mariage gay, par exemple, Salima Saa, investie par l’UMP, affirme « J’arrive dans la ville la plus pauvre de France, avec un taux de chômage extrêmement élevé, et la première chose sur laquelle on m’interroge est : « Est-ce que tu es pour le mariage gay ? » Je me suis demandé si c’était vraiment leur préoccupation au quotidien. Réponse, oui. Je n’en revenais pas. ». Cette possible recomposition du corps électoral vient également de l’influence du théoricien Alain Soral et de l’humoriste Dieudonné. En effet, « l’affaire de la quenelle » a permis un rapprochement des populations d’origine immigrée avec l’extrême droite, chose impensable durant des décennies. « La montée du sentiment d’exclusion et de précarité dans les couches populaires et moyennes, d’origine aussi bien immigrée que française, autorise le rapprochement entre le populisme du front National, avec son rejet des élites et de l’« UMPS », et diverses logiques communautaires islamiques, notamment celles qui se déchaînent contre les « sionistes ».

A l’image des mutations de la société française, le comportement politique des personnes issues de l’immigration semble échapper à toute permanence. Gilles Kepel livre une enquête passionnante, riche en explications, et s’attachant à déconstruire des idées préconçues sur ces populations.

 

Passion francaise, les voix des cités

un livre de Gilles Kepel

Editions Gallimard

A propos de Julien CASSEFIERES

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