François Bon – " Bob Dylan une biographie "

Pourquoi lire une biographie sur Bob Dylan quand on éprouve aucune attirance particulière sur le bonhomme ou sur sa musique n’est pas tellement la question. Lire des biographies musicales, ça m’était déjà arrivé auparavant : j’avais par exemple adoré décrypter le parcours artistique de Bowie (Une étrange fascination, de David Buckley) ou encore Lou Reed (Electric dandy, de Bruno Blum). Mais ce n’était pas tant l’aspect critique qui m’intéressait cette fois-ci concernant Dylan : je voulais découvrir une approche plus personnelle de la musique, une approche résolument axée sur la littérature, également. Évidemment, le fait que l’auteur de ce livre soit François Bon a joué (et pas seulement à cause du colloque !). C’était, de plus, une excellente manière de découvrir Dylan et sa musique, dont, je dois l’avouer, Like a rolling stone et Knocking on heaven’s door mises à part, je ne connaissais pas grand chose…

Bob Dylan une biographie est d’une certaine manière un livre hybride. Qu’il s’agisse d’une biographie traditionnelle au sens où elle délivre un certain nombre d’informations sur la vie et le parcours musical de Dylan, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais le livre est finalement assez court, sélectif, ne couvrant véritablement en profondeur « que » dix ans de la carrière de Dylan (parti pris de l’auteur revendiqué et assumé dès les premières lignes : les années 63 à 73, grosso modo). Après un nombre incalculable d’ouvrages écrits sur Dylan (cf. le nombre de références citées par Bon à la fin de son livre, voir également son site internet), il était difficile de viser l’exhaustivité. Qu’importe : François Bon n’est ni journaliste, ni critique, ce qui l’intéresse, c’est le mystère Dylan, son ambivalence en tant que personnage publique et surtout, surtout, son rapport au langage, son rapport aux poètes, car Bob Dylan une biographie est avant tout un livre sur un poète, doublé d’une biographie qui réfléchit sur elle-même et analyse les enjeux d’une telle entreprise, en témoigne l’extrait suivant.

Écrasement du spectre des temps. Une biographie travaille au présent, laisse glisser le présent au long des événements qu’elle présente.
Dylan dit « Pour me comprendre, il faut aimer les puzzles. » Chaque événement ici comme une pièce du puzzle. Pas possible de traiter un flux : chaque pièce comme une carte immobile, avec ses contours bien visibles. En souffrir parfois : mais tant d’énigme à chaque point.
Un livre à grain. Écarter la langue. Dans ses chansons, la force d’image tient à l’emplacement des mots et l’ordre dans lequel ils se suivent : pas facile, dans la phrase française.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 460

Et pas question de se fondre dans un moule de biographe qui ne lui conviendrait pas : François Bon est avant tout écrivain, et son travail sur Dylan n’est pas du tout passif : la recherche est personnelle, intime (remonter le temps et recouper des époques elles-mêmes porteuses de souvenirs ressurgissants) et clairement investie : l’écriture très particulière de Bon suit les courbes du parcours de Dylan, souligne les évènements, interroge les incohérences et autres trous noirs d’informations. Le phrasé est souvent concis, parfois succession de pensées à l’infinitif, parfois privées de verbe. Et un réel travail de transcripteur : Bon traduit, propose des fragments de poésie dylannienne dont il explique les difficultés d’adaptation et les nombreuses qualités esthétiques et rythmiques dans la version originale.

Mais plus que son analyse, on retiendra surtout de ce livre la très bonne tenue littéraire de son contenu : pas question de simplement raconter le parcours de Dylan (l’intérêt est limité) : Bon colle à son sujet de manière à retranscrire via ses mots l’extrême ambivalence du personnage : toutes ces dimensions se retrouvent synthétisés dans l’utilisation très particulière que fait François Bon du pronom « on ». Remplaçant à la fois le « il » impérial propre à ce type d’ouvrage, rassemblant à la fois le « lui » du sujet du livre et le « je » de son auteur, évoquant à la fois la dualité permanente du personnage Bob Dylan. Le « on » comme catalyseur : il permet de rallier tous les acteurs du livre en un point névralgique. Auteur, chanteur, lecteur, tous trois sont aspirés et participent du même élan narratif. En résumé, Bon n’écrit pas, en parlant de Dylan : « il s’assoit au piano et commence à improviser telle chanson » mais « on s’assoit au piano, on commence à improviser telle chanson ». L’effet est toujours saisissant, évident. Parallèlement à cela, le « on » permet en une seule syllabe de matérialiser parfaitement la problématique de tout livre sur Dylan que l’on se propose d’écrire : de qui parle-t-on, de Dylan chanteur ou du Dylan personnage fictif peu à peu mis en place par Robert Zimmerman ? De toute évidence, on parle des deux, on essaye de décrypter, on propose, on émet des hypothèses, on souligne des interrogations. Tout est doute et éventualité dans ce livre. Tout, bien sûr, sauf la musique elle-même : de Bob Dylan, semble-t-il, seule la musique est réelle.

L’autre point positif du livre, c’est ce rapport permanent à la fiction : impossible, ici, de démêler le vrai du faux, la réalité de la fiction. Tout s’emboîte et se perd dans une seule entité impossible à identifier. Qu’importe : on continue de se faufiler comme on peut, se rattachant toujours à la musique comme unique point d’ancrage. Écrire Bob Dylan, c’est aussi, quelque part, écrire une fiction qui relierait petit à petit toutes les « autobiographies fictives » émises par Dylan tout au long de sa vie…
Musique et littérature suivent un parcours parallèle : écrire sur, c’est aussi expérimenter par les mots le sujet que l’on traite. Et lorsqu’il s’agit d’écrire sur le rock, pour celui qui a déjà publié une biographie des Rolling Stones, le processus s’explique comme suit :

Écrire sur le rock n’induit pas de particularité obligatoire pour l’écriture : complexité d’autant plus rude à saisir qu’elle paraît abrupte, doit être traitée dans son mouvement, son surgissement, ses à-peu-près. Juste, qu’on autorise l’écriture : par exemple, à intégrer en elle du bruit. Aimer qu’une syntaxe affleure disloquée, aimer qu’une phrase soit en distorsion. Puis rupture rapide. Prendre le temps d’accumuler de la lourdeur.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 467-8

Il y a une piste sur laquelle François Bon semble plus axer son livre : la poésie. Le phrasé parlé/syncopé de Dylan évoque souvent la déclamation et ses textes révèlent bien souvent des références plus poétiques que musicales. L’intérêt porté à des petits détails du passé de Dylan est un intérêt d’écrivain, évidemment : quand et pourquoi s’achète-t-il une machine à écrire à telle époque, comment peut-on rapprocher telle technique d’écriture de tel poète, quand Dylan et Ginsberg se croisent-ils pour la première fois… Et avec lui on s’interroge : où se trouve exactement la frontière entre la chanson et la poésie, surtout la poésie de langue anglaise, essentiellement bâtie sur le rythme…
A ce sujet, le rapprochement avec Rimbaud ou Villon revient plusieurs fois, idem concernant les croisements avec Allen Ginsberg. De tous les passages qui traitent de la poésie et de la littérature en général, cet extrait en est sans doute le plus intéressant :

Pourquoi faut-il lire Villon ou Rimbaud n’est pas tant la question : qu’est-ce qu’il faut y lire, oui. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie : si Dylan peut déjà dire à Ginsberg ce qu’il doit à Rimbaud, Ginsberg dispose du bagage théorique pour le faire passer du Bateau ivre et des alexandrins sur la fugue et la grand-route du On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans aux constructions narratives bien plus complexes des Illuminations (painted plates). Et le Testament de Villon, à quoi Ginsberg l’introduit comme à une source fondamentale de Rimbaud, ce n’est pas le même usage de la récurrence que ce qu’il pratique dans ses Talkin’ blues ?

(…)

La relation de Dylan à Allen Ginsberg, on va la suivre jusqu’en 1975, et cet instant parfaitement symbolique où ils se font filmer découvrant ensemble la tombe de Jack Kerouac, y improvisant un hommage funèbre de leur façon, doucement irrespectueux, abandonnant sur la stèle discrète de l’écrivain quelques pages que personne ne ramassera – devant la caméra tout au moins.
Compter, pour les deux ans à venir, l’exacte superposition via Ginsberg, de la narrativité poétique de Dylan et de ce que Ginsbeg lui permet d’analyser de l’éclatante obscurité de Rimbaud. Le déni de poésie, dans Une Saison en enfer, le remplacement de la rime par la prose éclatée et incandescente. L’inventaire permanent à quoi procèdent les chansons de Dylan, leur monde forain, ces dialogues brassés dans la masse, c’est presque du Rimbaud transposé :

J’aimais les peintures idiotes, dessus les portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’Eglise, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Et l’errance d’une ville à une autre ville, projetée dans le contexte moderne, sans repasser par le modèle du hobo épuisé sitôt que fondé par Guthrie et Kerouac, c’est encore Rimbaud qui, pour Dylan, en sera la source la plus concrète :

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacement de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 456-458

On ne lit sans doute pas Bob Dylan une biographie pour y découvrir une mine d’informations exhaustives et inédites, je ne crois pas d’ailleurs que ce soit l’objet de la démarche. On lit Bob Dylan une biographie pour le parcours de François Bon vers Bob Dylan. Comprendre que l’élan qui habite Dylan est autant un élan de poète que de musicien, et pouvoir se faire sa propre opinion devant ce personnage étrange, souvent incohérent, qui a fait de sa vie publique une fiction. Ce livre est tout autant une méditation sur Dylan, que sur la poésie ou sur le langage. Ce n’est pas une biographie critique mais une réelle oeuvre d’écrivain (si tant est que jusque là ces deux notions soient contradictoires), à apprécier comme telle.
En plus de ces méditations, de ces hypothèses, de ces plongées abruptes dans la fiction dylannienne, j’en aurais personnellement conservé de très bons moments de littérature, et, également (surtout ?), la découverte de Highway 61 revisited, mon album de Dylan préféré suite à ma lecture de cette biographie (Ballad of a thin man, l’un de ses chefs d’oeuvre, n’y est probablement pas étrangé).

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