Florent Chavouet – "Tokyo Sanpo"

Roland Barthes a expliqué tout ça mieux que tout le monde il y a près de 40 ans : le Japon, c’est l’"empire des signes" (non, pas "des sens", bande de pervers polymorphes). Y séjourner, et plus particulièrement à Tokyo, vous donne une irrépressible envie de capturer (par l’écrit ou l’image) toutes ces différences, petites ou grandes, qui distinguent le mode de vie japonais du nôtre. Et quand vous êtes doté d’un très joli coup de crayon et d’un humour aussi subtil que ravageur que ceux de Florent Chavouet, ça donne Tokyo Sanpo, recueil de croquis pris le plus souvent sur le vif, au fil d’un séjour de six mois en accompagnement essentiellement oisif (mais productif, la preuve) d’une compagne en poste à Tokyo pour raisons professionnelles.

Le livre se présente comme une sorte de guide de voyage un peu particulier, faisant quasiment l’impasse totale sur les grands "spots" touristiques tokyoïtes (notion relative, car les touristes étrangers y restent assez rares, ce qui fait aussi tout le prix de la ville, d’ailleurs), que ce soit le Palais de l’Empereur, la Tokyo Tower ou le quartier de Ginza, à peine mentionnés. Ce "guide" renseigne en fait surtout sur les pérégrinations domestiques de Chavouet, d’un appartement et d’un quartier à l’autre. A chaque quartier exploré (qui a souvent, à Tokyo, sa propre identité, avec des différences très marquées d’un quartier à l’autre), la description des petites habitudes de notre "Frenchman in Tokyo", qui donne à notre tour l’envie de découvrir ces lieux généralement plutôt banals, mais finalement très représentatifs de la ville et de ses habitants.

Au Japon, pour un non nippophone, la barrière de la langue est telle qu’elle favorise l’observation extérieure, à distance, au risque, évidemment, de ne pas toujours pouvoir aller plus loin que certains clichés faciles, auxquels des préjugés imbéciles (remember Edith Cresson et sa théorie des "fourmis japonaises") nous prédisposent assez naturellement. Florent Chavouet n’évite pas toujours cet écueil inévitable, s’attardant souvent sur le pittoresque anecdotique, mais on ne lui en tiendra nulle rigueur. Son livre ne prétend aucunement à une analyse ethnosociologique du Japon, de toute façon. Il n’a probablement pas d’autre but que de nous divertir et nous faire rire (Tokyo Sanpo est souvent hilarant), tout en apportant l’éclairage un peu décalé et souvent juste d’un "gaijin" (étranger).
Au final, le livre traduit bien les différentes facettes de la ville, loin d’être partout aussi grouillante et frénétique que l’image que l’on peut facilement en avoir. Ses bizarreries (pour ne pas dire aberrations) urbaines et architecturales sont également très bien rendues. Le mérite en revient aussi pour beaucoup à l’excellence du dessin de Chavouet et surtout à la variété des styles qu’il utilise : plutôt bd/manga pour les scènes avec des personnages (par exemple, son irrésistible arrestation par des policiers ilôtiers pas toujours aussi débonnaires qu’ils n’y paraissent et persuadés d’avoir mis la main sur un redoutable délinquant), beaucoup plus graphique pour la description de paysages et d’immeubles.

Tokyo Sanpo est une brillante réussite, recommandée à la fois à ceux qui connaissent déjà le Japon et Tokyo (et souriront souvent avec nostalgie à l’évocation de souvenirs familiers), comme à ceux qui n’y sont jamais allés, en espérant qu’il leur donne le goût de ce long voyage qui en vaut la peine.
Et puis, comme Florent Chavouet l’indique lui-même, il n’a pour l’instant exploité qu’une petite partie de ses croquis et on peut donc s’attendre (avec joie) à de nouveaux volumes.
Pour patienter, depuis plusieurs semaines, Chavouet nous propose son sushi (ou maki) du jour sur son blog, aussi drôle que son livre.

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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