Eric Vuillard – « 14 Juillet »

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 Juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. » (p.83).

  • Tous à la Bastille.

Ces quelques mots, c’est le projet intime de ce 14 Juillet, paru il y a quelques semaines aux excellentes éditions Actes Sud, et déroulé par le menu de cette journée tout à la fois symbolique et historique de la prise de la Bastille. Du grondement initial pour les salaires à la chute de la forteresse, en passant par les colères et les députations, c’est l’histoire de cette liesse faite roman, arrêtant son geste littéraire lorsque le dernier verrou de la dernière porte sautera : dans cette « grande » journée, aller voir au-delà du symbole un peu vide, répété ad nauseam sans trop savoir ce qu’il recouvre.

C’est quoi, prendre la Bastille ? C’est quoi, la liesse du soir et la peur des coups de feu des tours ? Et c’est qui, finalement et surtout ?

Car une révolution, c’est avant tout la foule de ceux qui en ont marre (qui a dit sujet contemporain ?). Ceux dont on a « jamais raconté la fable amère », tisserands, ouvriers, tanneurs, dont le ras-le-bol a fait chavirer un pays.

  • La Révolution dont vous pourriez être le héros.

La grande Histoire et l’intime, la force des faibles contre les puissants, la petite mélodie des oubliées contre les fracas du temps, la poésie des mots comme manière de raconter le monde, etc. : sujet rêvé donc Eric Vuillard, déjà auteur d’un acclamé et remarqué Tristesse de la terre sur l’épopée éthérée et intime de Buffalo Bill Cody et de la société du spectacle, ou Congo sur, entre autres, la partition de l’Afrique par des puissants qui ‘s’emmerdent’, et qui retrouve ici les ingrédients de sa veine (nous allions écrire « vaine ») fétiche.

14 Juillet est alors, dans son meilleur, un conte tout à la fois fiévreux et évanescent, emporté par le flux de cette rage joyeuse qui va écrire l’Histoire, sautant d’un personnage à l’autre, d’un flash à l’autre, d’une action à l’autre, pris dans le bonheur pur de raconter, dans le plaisir de dire, usant du son des mots pour faire gonfler les scènes, jouant des rythmes et des sonorités à la recherche du bon mot, du bon rythme. C’est Vuillard l’impressionniste à son meilleur, poète du romanesque sensible, dans la maestria de la langue.

« L’homme disparaît comme il est apparu dans l’Histoire, simple silhouette » (p. 115)

C’est qu’il va prendre sa mission rédemptrice à bras le corps, à bras la plume tout au long de ce court roman, quitte à lister parfois lourdement, comme dans l’insupportable litanie des noms courant des pages 84 à 93, ou dans son systématisme d’introduction des personnages : nom, prénom, ville d’origine et fonction (x200 personnages au bas mot).

Bouffi de maitrise, écrasé par sa volonté de faire mémoire et de faire oeuvre : à vouloir être trop juste, il se retrouve lui aussi bien souvent trop « juste », comme on pourrait le dire d’un vêtement trop serré, ployant sous les ors du Verbe.

Car les coutures de l’homme sont aussi visibles que son talent, et cette langue, gouleyante, truculente, ce vrai talent de conteur au fond, se heurte à un texte tellement parfaitement ciselé, comme enivré de lui-même et si joliment ouvragé que le lecteur en reste spectateur, incapable de vraiment nous laisser y pénétrer.

Impossible de s’attacher à ces anonymes qu’il semble défendre, tant à peine saisis – et parfois magnifiquement, comme la députation Thuriot, ou l’entrée de Louis Tournay par les toits, premier homme du peuple dans la Bastille-, les voilà écrasés, remplacés par le suivant, le joli mot bien choisi à venir : des êtres de mots, plutôt que des êtres de chairs, ici pour servir le récit, ou pire, son auteur.

« Les soldats, l’ordre qu’ils représentaient, étaient traités de tous les noms : culs-crottés, savates de tripières, pots d’urine, bouches-à-becs, louffes-à-merde, boutanches-à-merde, et toutes les choses-à-merde, et toutes les couleurs-à-merde, merdes rouges, merdes bleues, merdes jaunilles. » (p.122)

  • Après celle des anonymes, la Révolution des Synonymes

« Mais il n’y a pas que Louis et Aubin à jouer les équilibristes, il y a huit ou dix autres hussards sur ce toit. Il faut être attentif à ces vagues présences, contours, profils, à ces locutions dont tout récit se sert pour mener son lecteur. Gardons-les encore contre nous un instant, ces huit à dix autres, par la grâce d’un prénom personnel, comme de tout petits camarades, puisqu’eux aussi ils courent sur le toit, ils font peut-être les marioles, ils dansent sur l’horizon. Tournay est dans la cour, et là, ils disparaissent, on les abandonne définitivement, on ne les reverra plus jamais. Ce sont les petits bonhommes de Brueghel, ces patineurs que l’on voit de loin depuis l’enfance, ombres familières aperçues au fond d’un tableau, sur la glace.Ils nous font pourtant un curieux effet de miroir depuis leur brime. On se sent plus proches d’eux que de ceux qui campent au premier plan. Ce sont leurs silhouettes que l’on scrute, que nos yeux supposent, que le brouillard mouille.Et si nous rêvons, il n’y a plus qu’eux.« 

C’est sans doute le talon d’Achille de Vuillard : sa puissante capacité à créer des images s’épuise (et épuise) dans ce point de vue de Sirius.

Alors son goût pour les inventaires infinis, ses incartades de leçons de culture, son soin d’une préciosité extrême dans le choix du terme faussement gouailleur écrit avec la distance de l’intellectuel de salon avec un air de dire « retrouver le parler de l’air du temps », ses propositions à n’en plus finir et sa capacité à pondre d’étonnantes phrases frisant l’aphorisme ampoulé («On devrait plus souvent ouvrir nos fenêtres »), ce « on » un peu pédant : tout cela finit alors par sonner vaguement fake, vaguement fat.

En d’autres termes plus directs : 14 Juillet est tout aussi magnifique que magnifiquement ennuyeux. Alors qu’il se voudrait fresque, il tourne à vide en une succession de flashs. Alors qu’il voudrait redonner dignité au peuple, il l’efface sans cesse.

Alors enfin qu’il se voudrait immersion, il se regarde bien souvent écrire, et on y vagabonde sans danger au sein du récit, ou plutôt au-dessus ou à côté, bien au chaud dans son fauteuil plutôt que dans le sang des rigoles : il est sans doute plus facile d’appeler à la Révolution comme dans la dernière page depuis son salon.

Difficile en en refermant l’ouvrage d’en tirer une conclusion : encore eut-il fallu pour cela que sous l’ego, on puisse lire récit.

Editions Actes Sud, 208 pages, 19 euros. Sortie en Aout 2016.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

2 comments

  1. Sandrine

    Je ne suis pas d’accord avec vous. Par exemple sur le fait que la litanie des noms ennuie. Il me semble qu’elle fait foule : on ne se souviendra d’aucun de ces noms, c’est certain, mais au moins il sont là, nommés ces gens qui ont existé et qui sont d’habitude évoqués comme « le peuple ». Ils ont à nouveau un nom. Et pour certains plus que ça : je n’oublierai pas de sitôt la mort de Sagault, petit moment d’Histoire mais grand moment de littérature…
    Comme disait Michelet, l’accumulation de détails donne vie à l’Histoire, et pourquoi pas dans une langue étudiée, à la fois précieuse et triviale.

    • Jean-Nicolas Schoeser
      Author

      Bonjour Sandrine,
      D’accord avec vous sur le principe, moins sur sa réalisation : dans ce cas, pourquoi ne pas en donner la liste au début du livre, par exemple, comme un para-texte ? Voire même ouvrir par eux ?
      Là au mitan d’un ouvrage déjà chargé (d’action, de vocabulaire), on se noie dans ces dix pages, à tel point que l’on finit (à mon avis) par simplement sauter les noms et donc à les faire retourner de manière encore pire à l’anonymat : ils pourraient être là, mais on ne les voit plus, face au listing.

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