Rouge-ou-mort

David Peace – « Rouge ou mort »

Rouge ou mort résonne comme une épitaphe écrit sur une période disparue. Celle de l’Angleterre des années 1960 où le prolétariat suait sa peine à l’usine et croyait encore à des lendemains qui chantent. Celle aussi de l’ascension fulgurante d ‘une équipe, le Liverpool Football Club, avec à sa tête un entraineur mythique, Bill Shankly. David Peace a voulu retracer le parcours de cet homme à la fois socialiste à la façon d’un Georges Orwell et stratège hors-pair.

Romancier anglais, David Peace affectionne tout particulièrement ancrer ses récits dans l’Angleterre contemporaine. Comme si les années 1970 constituaient une époque charnière entre deux mondes. Un ancien et un nouveau. Mais David Peace doit également sa renommée à son style si particulier d’écriture qu’il utilise, une nouvelle fois, pour suivre les pas de Bill Shankly. Suivant ses quatorze années à la tête de l’équipe, David Peace va retranscrire, entre méthode comportementaliste et journalisme sportif, les matchs du Liverpool Football Club. Annonce des joueurs, du nombre de spectateurs et des conditions climatiques, description des actions… reviennent sans cesse dans la première partie du livre. A travers ses répétitions entêtantes, David Peace réussit à envouter le lecteur dans une ambiance singulière faite d’impatience et de vocalité dans l’écriture. Plus traditionnelle, la seconde partie du livre tente de comprendre les ressorts moraux de cet homme et cette indéfectible passion qui le lie à ce club.

A travers Bill Shankly et l’écriture de David Peace, c’est l’histoire d’un certain football qui renait. « Dans un club de football, il y a une Sainte Trinité : les joueurs, l’entraîneur et les supporters. Les présidents n’en font pas partie. Ils sont juste là pour signer les chèque ». Dés son arrivée à Liverpool et jusqu’à sa mort, Bill Shankly aura une relation fusionnelle avec les supporteurs de Liverpool. Son travail n’a de sens qu’à travers leur bonheur et leur fierté. Les supporteurs ne sont pas des clients mais font partie intégrante du club. « Bill a envie que les joueurs du Liverpool Football Club s’imprègnent de ces scènes dans les rues de Liverpool. Dans le bus à ciel ouvert. Bill a envie que les joueurs du Liverpool Football Club n’oublient jamais ces scènes dans les rues de Liverpool. Dans le bus à ciel ouvert. Bill a envie que les joueurs du Liverpool Football Club se rappellent pour toujours ces scènes dans les rues de Liverpool. Dans le bus à ciel ouvert. Bill a envie que les joueurs du Liverpool Football Club se rappellent pour toujours les supporteurs du Liverpool Football Club. » Peut-on encore imaginer un entraineur faisant des réflexions de ce type? Reste-t-il des entraineurs, dans les plus grands équipes européennes, restant fidèle à un club et répondant au courrier des supporteurs ?

Avant de devenir footballeur, Bill Shankly fut mineur en Écosse. Il grandit au sein d’une communauté marquée par la religion et le socialisme. De cette éducation, il retiendra un certain nombre de valeurs qu’il appliquera durant sa carrière d’entraineur. L’entraide, la solidarité seront les maitres-mots de sa philosophie de jeu. A l’encontre du libéralisme triomphant dans le football moderne, Bill Shankly favorisera toujours le travail et la souffrance à la qualité footballistique individuelle. Bill Shankly fait taire l’individualisme de chacun pour favoriser les individualités au sein d’un collectif. Aucun jouer ne doit oublier qu’il n’est rien sans son équipe. « Quel a été le meilleur joueur de Liverpool aujourd’hui, Bill? Bill reprend son souffle. Bill serre plus fort le combiné. Et Bill répond, Liverpool! C’est Liverpool qui était le meilleur joueur. Et le Liverpool Football Club est toujours le meilleur joueur. Parce que Liverpool n’a pas de joueurs individuels comme les autres équipes. Le Liverpool Football Club ne repose pas sur un seul homme. Sur aucun joueur individuel. Le Liverpool Football Club compte sur tous les joueurs. […] C’est une forme de socialisme. De socialisme à l’état pur. Chacun faisant tout ce qu’il peut pour le reste. »

Cette philosophie de jeu portera le Liverpool Football Club en première division et peu après aux phases finales de la coupe d’Europe. Après sa retraite, il continuera jusqu’à sa mort à être adulé par les supporteurs du club. En témoigne sa rencontre avec un supporteur à la fin d’un match. « Mais vous n’avez pas d’écharpes autour du cou, Bill. Même d’écharpe de Liverpool sur vous, Bill. Vous ne voulez pas prendre la mienne, Bill? Je serai fier que vous portiez la mienne ce soir, Bill. Et le supporteur dénoue l’écharpe qu’il a autour du cou. Et le supporteur la noue autour du cou de Bill Shankly. […] Merci, dit Bill Shankly. Merci, mon gars. Et je garderai précieusement cette écharpe. Je la garderai toujours. Parce que je sais ce qu’elle doit représenter pour toi, mon gars ».

Amateurs de foot ou pas, le livre de David Peace est à conseiller. Pour les premiers, il donnera une vision du football très différente de celui d’aujourd’hui. Pour les seconds, il apportera un éclairage sur un sport dépassant son cadre sportif et constituant, par certains aspects, un miroir de la société.
L’histoire de Bill Shankly peut se voir comme la tragédie d’un mec bien. De manière personnelle, il fait le choix de mettre un terme à sa fonction d’entraineur sans pour autant quitter le monde du football et la passion qui l’anime. David Peace, malgré sa riche documentation, ne pourra expliquer ce mystère. Il y a, également, une coïncidence avec une tragédie collective, l’arrivée de Margaret Tatcher au pouvoir marquant de fait une rupture avec un certain esprit et une façon de vivre si chère à Bill Shankly et à cette génération.

Bill-Shankly

Rouge ou mort

de David Peace

Éditions Payot et Rivages

A propos de Julien CASSEFIERES

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