David Grossman – "Tombé hors du temps"

Le roman de David Grossman paru l’an dernier dans sa traduction française avait marqué plus d’un lecteur. Une femme fuyant l’annonce racontait le voyage en Galilée d’une femme qui voulait retarder la nouvelle pressentie de la mort de son fils. Une sorte d’Annonciation inversée discrètement mais fortement liée au deuil personnel de l’auteur. David Grossman avait en effet perdu son fils en août 2006, au cours de la deuxième guerre du Liban (circonstances d’autant plus cruelles que l’écrivain a toujours été un pacifiste militant).
 
Avec Tombé hors du temps, c’est cette fois une forme de récitatif (un « récit pour voix », précise la couverture) que l’écrivain israélien a composée à partir de ce drame. Là encore, tout commence par un départ, un voyage dicté par un besoin irrépressible. Mais à présent c’est l’homme qui part et décide de quitter le foyer pour aller « là-bas » rejoindre son fils mort cinq ans plus tôt. Ces intentions nous laissent d’abord présager un voyage au pays des morts pour retrouver l’être aimé. Mais c’est vers un autre lieu, plus ambigu, que s’effectue d’abord le déplacement : le lieu vif de la douleur, le ressassement d’une présence à jamais biffée. La femme met son mari en garde :
«Je sens que quelque chose / Ne va pas : Tu déchires / Les bandages afin de / Pouvoir t’abreuver / De ton sang, provision / Pour le chemin qui mène / Là-bas.»

Le long poème de David Grossman s’ouvre donc sur le huis clos d’un couple frappé par le deuil sans rémission de leur enfant. Ce dialogue est soutenu par une voix narrative externe, celle du « Chroniqueur de la ville » qui commente les gestes et les sentiments des deux personnages. Mais ce duo, suivi un moment par la quête solitaire du père, va rapidement s’ouvrir sur un récit polyphonique : d’autres personnages entrent en scène, tous marqués du sceau tragique de la perte d’un enfant. « Le cordonnier »« la sage-femme », « le vieux professeur de mathématiques »… composent peu à peu une sorte de fratrie paradoxale, réunie par un sort éminemment commun dans sa radicalité, dévorés et animés à la fois par la même « incandescence »,  mais où chacun soliloque dans sa douleur impartageable. Le « Chroniqueur de la ville » recueille leurs voix, leurs paroles, au point de parfois se les approprier. Le récit déroule ainsi une mosaïque de témoignages, de souvenirs et d’interrogations où s’inscrivent toujours les mêmes obsessions : la certitude de devoir vivre avec l’irréparable, la culpabilité, la circulation en vase clos d’objets et d’images fétichisés, le retour sans fin des circonstances de la mort et cette insoutenable présence-absence de l’enfant perdu :
« Ce trou, / Cette manière d’absence / Que seule la mort / Peut créer -/ Qui n’est ni / Disparition / Ni anéantissement / Ni non-être. / Où il y a aussi un dernier / Lieu, ouvert, / Une sorte de fenêtre / A peine entrebâillée, où l’absence / Continue de respirer, de s’effriter, / De remuer, où il est possible / De toucher ici / Et de sentir encore, presque, / La chaleur de la main qui elle, touche / Là-bas – »

Mais c’est aussi la question de l’écriture d’une telle expérience qui traverse pudiquement ce récit à plusieurs voix. Qu’est-ce que dire la perte d’un enfant, la transformer en témoignage ou en œuvre littéraire ? En a-t-on le droit ? La possibilité ? Est-ce transformer la mort en autre chose ou descendre plus bas dans la douleur ? Est-ce redonner vie ou creuser l’absence ? Est-ce la tentative coupable de tourner une page ? C’est notamment à travers le personnage du « Centaure », un écrivain en deuil, que transparaissent ces interrogations que l’on devine brûlantes pour l’auteur lui-même. C’est d’ailleurs à ce personnage que reviennent les paroles qui referment le livre, aboutissement d’une quête qui n’est peut-être encore que provisoire :
« Le cœur me fend, / Mon trésor, / A la seule pensée / Que j’ai – / Peut-être – / Trouvé / Des mots / Pour le dire. »

Dans « Tombé hors du temps » David Grossman nous fait toucher du doigt, dans le silence de sa propre expérience, une sorte de vérité indépassable de la douleur. Ses personnages nous communiquent la leur au plus juste, au plus près du réel. Et pourtant, son récit est avant tout porté par un souffle et une poésie qui lui prêtent la dimension d’une tragédie antique.
 
Paru le 11/10/2012 aux Editions du Seuil.

Traduit de l’hébreu par Emmanuel Moses.

A propos de Fiolof

Laisser un commentaire