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Collectif – « Qui est Daech ? »

C’est donc face à l’horreur, face au recueillement et sans doute précipités par ces deux-là que sort aujourd’hui une nouvelle collection du 1, l’hebdomadaire fondé par Eric Fottorino, ex-redacteur en chef du monde, et qui se propose d’éclairer chaque semaine un thème d’actualité par le regard de multiples acteurs.

Que la forme livresque et condensée, ainsi que le titre, « Qui est Daech ? », lorgnant du côté Que sais-je ? ne trompent toutefois pas : il ne s’agit pas ici d’un essai global, encore moins d’un précis condensé de l’historique du mouvement.

Dans la perpétuation de sa version presse, il faut plutôt le voir ces 1ndispensables comme une autre manière de déployer (de « déplier », comme doit physiquement le faire le lecteur du journal) l’actualité, dans un conglomérat de pensées, de textes, de formes, allant du texte poétique à l’interview, dans une agora de la société civile, du politilogue à l’écrivain, du philosophe au géographe. Penser et répondre, face à l’effroi.

C’est la qualité et la limite d’un tel exercice, reproche que l’on pouvait déjà faire à l’hebdomadaire : dans leurs multitudes kaléidoscopiques, bien qu’à la fois stimulants et précis, les textes peuvent se révéler frustrants parce que partiels, trop courts parfois pour saisir le fond d’une pensée (rarement font-ils plus de 2 ou 3 pages de ce petit format), et l’espoir mis dans l’idée qu’une accumulation d’idées fait discours global manque de prendre l’eau, surtout pour un lecteur béotien qui pourra avoir l’impression de picorer des connaissances.

Dans un cadre aussi complexe que Daech, dont les racines remontent à l’empire Ottoman, la colonisation et ses erreurs (le symbole de ligne Sykes-Picot), voire à la séparation chiites/sunnites et à des lectures anglées des haddiths, les présents textes partent ainsi d’un présupposé de connaissance du lecteur, que les quelques pages finales ne pourront pas le cas échéant facilement combler.

Rien ou si peu par exemple sur la situation syrienne, qu’Henry Laurens définit pourtant comme un « trou noir qui aspire toutes les forces régionales » (p.55). Peu aussi sur les financements de Daech, hormis quelques pistes façon « on sait très bien que le Qatar ». Nous sommes ici bien dans le « qui », peu dans le « comment ». C’est les quelques limites d’un tel opus, urgent et anglé, et qui nous offre un portrait chinois, mouvant et multiple de l’EI, alors que notre peur nous intimerait d’en avoir une définition claire, quand bien même elle serait simpliste (les bons et les méchants, que raille une partie de l’ouvrage).

 

Que reste-t-il de plus alors à une telle entreprise, face au déluge informatif déballé depuis le 13 Novembre, jusqu’à la nausée ?

Un ton, surtout. Par-delà les cris du cœur de Leïla Slimani (« Intégristes, je vous hais »), le pamphlétarisme assumé de Michel Onfray (Le balai de l’apprenti sorcier), ou la violence de Jean-Christophe Rufin (La fin du bernard-henri-lévisme) qui cloue au pilori le penseur bien propre qui dicte les bons et les méchants, il y a ces mots, calmes, vulgarisants et jamais pédants.

Et qui, l’émotion évacuée, permettent de tirer quelques lignes importantes. Non, l’EI n’est pas un Etat (Une ambition territoriale par Michel Foucher, géographe), ou pas encore. Oui, nous avons foiré, gravement, dans l’analyse de sa création et ses évolutions, et oui, sa mutation extraterritoriale est amorcée, pour le pire (« Nous devons redouter notre angélisme sur l’état du monde », par Michel Foucher, toujours). Mais non, le salafisme n’est pas dans sa grande majorité terroriste (Henry Laurens, p.54).Et non les terroristes français sont loin d’être musulmans immigrés (« 70% de familles qui n’ont rien à voir avec la mémoire de l’immigration, 80% de familles de référence athées », Dounia Bouzar, anthropologue, brillante), et désolé mais non, il n’y a pas de grand remplacement (coucou Valeurs Actuelles : l’Islam, c’est 1500 conversions par an, en France, peanuts).

Car au-delà de Daech, c’est de nous, surtout et avant tout dont parle chacun, en sourdine : de cet effritement sociétal, du manque de repères qui conduit à l’engagement et à la monstruosité. De notre illusion passée de toute puissance, de notre angélisme international et de notre incapacité à admettre que notre liberté et notre libre arbitre sont autant un cadeau qu’un fardeau, quand vient s’y loger l’extrémisme.

C’est un opus qui parle de notre monde, européen, meurtri et qui le sera encore.

Et d’une douleur, qui ne passe pas : miscellanées de textes datant parfois des lendemains de Janvier ou avant, leurs tons ou faibles espoirs ont parfois pris du plomb dans l’aile. Qu’il est loin, le temps du Notinmyname, loin les doutes sur l’avenir post-Charlie. C’est une étrange sensation de péremption immédiate, où les cartes se rebattent sans cesse dans l’hyper présent, qui parcourt le livre.

Il faut se hâter de lire, avant qu’il ne soit trop tard : parce que le savoir reste la solution unique, et que face à ce « djihadisme de troisième génération » (p.60), où la pyramide laisse place au rhizome, brutal et incontrôlable, leurs craintes se sont transformées en nos peurs.

 

Sortie le 27 Novembre 2015

Collection Les 1ndispensables, co-edition Philippe Rey et le 1, 95 pages, 7.90 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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