Clémence Boulouque – "Je n'emporte rien du monde"

«Je n’emporte rien du monde» fait partie de ces livres vifs qui donnent l’impression d’avoir été écrits en un temps qui n’excèderait pas celui de leur lecture. Un récit bref, nerveux, qui semble être né sous l’emprise du besoin pressant de détacher de soi un lambeau de mémoire.
 
Dans ce texte, Clémence Boulouque revient sur le suicide d’une amie de lycée, Julie, qui s’était donnée la mort en 1993. Un souvenir de vingt ans d’âge qui refait surface, se dit enfin, avec sa part d’ombres et de clartés.

L’évocation de son amie amène d’abord l’auteur à brosser à grands traits ce qui lui reste de ces années 90, qui furent celles de son adolescence. On traverse une époque qui cherchait sa voix entre les photos mièvres d’Anne Geddes et les chansons grunge de Nirvana. Une époque où l’écologie entamait son destin de produit de consommation et où «dans les allées de supermarché, les radios diffusaient des pseudo-chorus ammazoniens, remixés avec des chants grégoriens, par des groupes dont les noms d’Era ou Deep Forest auraient pu être ceux de compagnies d’assurance ou d’après-shampoings.»

C’est au milieu de ces effluves et de ces fragrances qu’elle tire le fil du souvenir. De la jeune fille disparue on saura assez peu de choses : une élève à la fois frondeuse, séduisante et douée, habitée aussi de grands silences, avec laquelle Clémence Boulouque vécut une amitié fusionnelle comme on en vit parfois à cet âge. Une brouille les aura pourtant éloignées quelque temps avant le triste acte final, ce qui donne à cette perte un contour encore plus amer. Mais c’est finalement plus à l’absence, à l’interruption (déni de tous les possibles à venir) qu’au portrait même de Julie que semble s’intéresser le récit.
 
«Je n’emporte rien du monde» nous rappelle également la dimension particulière que ce suicide a revêtu pour l’auteur. Clémence Boulouque se trouvait pour la seconde fois confrontée à la violence d’un geste incompris puisque son père s’était lui-même donné la mort en 1990. Ce drame, elle l’a raconté dans son premier roman «Mémoire d’un silence», paru en 2003. Et l’on devine bien que c’est dans la perte première du père que vient s’enchâsser cette autre mort, ce remake absurde qui fait d’elle une seconde «orpheline».
 
«Nous sommes ceux qui restent, ceux qui demeurent – des demeurés. Les yeux des endeuillés ont l’opacité du regard qui est aussi celle des aveugles, cette fixité, rivés à ce que l’on ne voit plus, au noir. Nous sommes les proies des fixations, celles qui diraient pourquoi.»

Et c’est bien la voix de «ceux qui restent» que Clémence Boulouque veut faire entendre derrière son deuil et son amertume. En lisant son récit, on pourra parfois penser à «Suicide», le dernier texte du photographe et écrivain Edouard Levé. Dans ce livre, Levé revenait aussi, bien des années plus tard, sur la mort volontaire d’un ami de jeunesse. Mais c’est sous la force d’une secrète attraction qu’Edouard Levé avait écrit ce texte : il devait se donner la mort quelques jours après l’avoir confié à son éditeur… Rien de tel chez Clémence Boulouque. On entendra au contraire ici une sourde révolte, qui va jusqu’à lui faire déclarer, même si elle reconnaît l’absurdité d’une telle certitude : «je ne me suiciderai jamais».

Ce livre est celui du souvenir d’une double blessure, mais en creux, il est aussi un appel à résister. Au-delà de ce qu’il peut porter de résilience, il voudrait aussi délivrer un message. Et c’est peut-être avant tout ce clin d’œil à la vie, à prendre avec ses bégaiements et ses croche-pieds, qui fait la force et la générosité du récit de Clémence Boulouque.
 
« A chaque adolescent qui voudrait s’arracher à la vie, j’aimerais murmurer que tout ira bien, que rien n’est si grave, au fond. Que la réussite n’est rien qu’une façon plus ou moins habile de déguiser les incessants échecs d’une vie. Sur des cahiers, les ratures sont jolies, elles donnent au texte une force, un rythme, une ondulation. Une pause. »
 

Paru le 10/01/13 aux Editions Gallimard

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