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Ewen Chardronnet nous raconte l’histoire secrète du programme spatial américain à travers un récit trépidant ou se côtoient, entre autres, des nazis dissimulés, des thélémites illuminés, des maccarthystes aveuglés et des fusées dignes de la meilleure SF des années 50. Une œuvre jubilatoire comme un sérial doublée d’un passionnant témoignage historique.

Cette histoire commence au début des années 30, à Caltech, prestigieuse institution auréolée d’un prix Nobel et célèbre pour avoir accueilli dans ses murs Albert Einstein. C’est dans ses environs, au pied du mont Wilson, que se rencontrent Frank Malina et Jack Parsons : le temps est déjà à la conquête spatiale et nos futurs rocket boys s’associent pour construire les premières fusées. L’histoire du Jet Propulsion Laboratory peut commencer.
On pressent que l’histoire personnelle va rejoindre la grande histoire nationale et Mojave Epiphanie débute comme un grande saga américaine avec, comme prévisible acmé, l’alunissage de Neil Amstrong en juillet 1969. Presque un conte initiatique qui mettrait en scène des passionnés construisant de façon artisanale des fusées de plus en plus performantes et qui en passerait par les épreuves obligatoires : les échecs, les accidents, les frayeurs, les solutions miraculeuses. Un récit installé sur un campus américain fait de moments de joie et de bonheur, de moments exaltés qui forgent les amitiés. On imagine Joe Dante à la caméra pour la justesse de la narration – à bonne distance, rythmée – et le tact dans la peinture des sentiments, on pense à un B movie du meilleur cru emprunt de cette nostalgie douce heureuse pour une culture populaire qui a fait les belles heures des pulps.

Et puis tout bascule. The sky is no limit : l’espace aiguise les appétits les plus insatiables, cristallise les pensées les plus folles.
C’est un grand trou noir et sombre qui recèle d’épais mystères ou dissimule la pire menace.
Les anglais s’en souviennent : c’est de ce ciel que sont tombés sans relâche les V2 du régime nazi sur Londres, mettant la ville à feu à sang. Tout commençait, finalement, sous de funèbres auspices.

Le récit de jeunesse s’efface, le ciel s’assombrit.
On y croisera dès lors des scientifiques au passé douteux mais bienvenus en terre américaine, une secte thélémite partouzeuse dédiée à Aleister Crowley, des écrivains de science fiction célèbres et une artiste occultiste, des scientologues en devenir qui s’enfuient en bateau, des américains maccarthystes obsédés et des agents du FBI consciencieux, un ressortissant chinois malmené.
On assistera à des divorces, à des commissions, à des trahisons, à des manipulations, à des règlements de comptes et, éventuellement, à la naissance du complexe militaro-industriel. L’insouciance du campus universitaire cèdera bientôt la place à la menace atomique et à la dérive mystique.

Le ciel est surtout cet espace encore vierge qui motive tous les fantasmes, qu’ils soient scientifiques, artistiques ou mystiques. Un nouveau territoire qui déclenche des prises de conscience soudaines et lumineuses, autant d’épiphanies que sa nature – complexe et mystérieuse mais higher et ailleurs – peut soulever. Mojave épiphanie en est la somme, la trépidante aventure de leur naissance, de leur vie et parfois de leur mort.

Le travail d’enquête et de recherche est colossal et Mojave épiphanie foisonne de nombreux noms connus et moins connus, de multiples détails qui travaillent à sa véracité même dans les situations les plus folles et inattendues. Surtout, c’est sa construction solide qui le rend trépidant : les courts chapitres, eux-mêmes savamment divisés en paragraphes, sous-tendent un récit alterné. On pense à une logique sérielle et Mojave épiphanie se dévore, malgré l’énorme quantité d’informations, comme un pulp qui sait ménager son suspense et sait aiguiser l’intérêt du lecteur pour sa galerie de personnages parfois fantasques en distillant les justes informations. Naviguant habilement entre logique romanesque et document historique, le livre d‘Ewen Chardronnet est une très belle réussite de non-fiction novel.
Surtout, le livre participe d’un projet qui semble plus global et qui transpire déjà dans la convergence des cultures qui s’y rencontrent. Sous le sceau du savoir partagé, la culture scientifique et ses représentants vont à la rencontre de la culture populaire et de ses pourvoyeurs : le prestigieux Theodore Von Karman s’assoit à la même table que Robert Heinlein et Willie Ley, Wernher von Braun construira des V2 allemand et une attraction pour Walt Disney. Le parcours de Frank Malina est, à ce titre, édifiant : scientifique confirmé, il termine sa vie à Boulogne-Billancourt comme artiste peintre et œuvrera au rapprochement entre les arts et les sciences en créant la revue Leonardo. Sur le même principe, la culture populaire du roman de science-fiction croise les projets avant-gardistes de Marjorie Cameron, artiste occultiste qui deviendra une figure du mouvement beat.

C’est une histoire au carrefour de multiples cultures qui se nourrissent inlassablement l’une de l’autre au gré d’un flux permanent animé de rencontres fructueuses et de mélanges alchimiques. Mojave épiphanie en est le point névralgique pour deux raisons : en tant que spectateur, il en est le témoin érudit. En tant qu’acteur, il en est un précipité vivifiant.

 Mojave épipahnie. Ewen Chardronnet
354 pages.
Paru le 30/03/2016 aux Éditions INCULTE

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A propos de Benjamin Cocquenet

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