La seule « bonne » nouvelle (si l’on peut dire…) dans l’annonce de la mort de Keiji Nakazawa le 19 décembre 2012 dans sa ville natale de Hiroshima est donc que l’on pouvait avoir été victime des radiations du 6 août 1945 et vivre jusqu’à l’âge de 73 ans. Pas pour autant en bonne santé jusqu’au bout car Nakazawa était atteint d’un cancer du poumon depuis deux ans…

Keiji Nakazawa

Sa survie au bombardement ignoble des Américains lui aura permis d’écrire et de dessiner ce qui restera sans doute comme l’un des plus poignants et précieux témoignages d’une horreur qu’on aurait pu croire indicible. On veut évidemment parler de son long manga (dix gros volumes dans son édition française), Gen d’Hiroshima, très largement inspiré de sa propre expérience de gamin de même pas six ans confronté à la mort de la majorité de sa famille et à l’agonie de sa petite sœur quelques semaines plus tard (sans doute le passage le plus dur du manga). La grande force de Gen d’Hiroshima est qu’il ne s’agit pas seulement d’un livre sur la bombe mais d’une description passionnante de la difficile reconstruction du Japon après la guerre, du rôle joué par les forces d’occupation américaine (avec lesquelles Nakazawa n’est pas tendre), du développement des yakuzas prospérant sur la misère d’une population rendue exsangue par la guerre, du courage dont ont fait preuve les survivants, à commencer par lui-même. Gen est un petit garçon capable de la plus grande compassion et d’amour mais le plus souvent enragé par le spectable de ce qui l’entoure. Mais sa fureur est d’abord dirigée contre ce qu’il n’ignore être les vrais responsables de la catastrophe, les dirigeants japonais qui ont fait sombrer le pays avant-guerre dans le nationalisme et le militarisme, dans une version locale du fascisme européen (au point de s’allier avec les puissances de l’Axe). Cette vision très politique et lucide des choses n’allait pas de soi au moment de la publication du livre, en 1973, dans un pays qui ne pratique pas si facilement la remise en question collective.
Même si son propos est in fine assez différent et moins métaphorique, moins distancié, Gen d’Hiroshima est souvent comparé au Maus d’Art Spiegelman, et par l’auteur américain lui-même, qui avait rédigé la préface de sa réédition en anglais.

"Gen d'Hiroshima"

« Gen d’Hiroshima »

Evidemment, aussi monumentale soit-il, l’œuvre de Keiji Nakazawa ne se limite pas à Gen d’Hiroshima. Mais l’essentiel tourne autour du même sujet, comme l’illustre parfaitement le titre de son document publié en France dans les années 1980, J’avais six ans à Hiroshima : le 6 août 1945, 8h15. Ou deux mangas publiés dans les années 60 après la mort de sa mère, revenant sur ce jour fatidique et annonçant Gen : Sous la pluie noire et Soudain un jour. Malheureusement, son œuvre reste encore peu traduite en français. Espérons que sa disparition redonne quelques idées à des éditeurs courageux…

Gen d’Hiroshima a donné lieu à plusieurs adaptations animées, dont celle de 1983 réalisé par Mamoru Shinzaki et adapté et coproduite par Keiji Nakazawa lui-même (éditée en France par l’excellent Kaze) :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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