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Antoine Brea – « Récit d’un avocat »

Soucieux d’éviter un terme restrictif et de moins en moins en phase avec leurs publications, les éditions du Seuil ont choisi de lancer une nouvelle collection : Cadre noir. Cette dernière a pour ambition de publier des livres sortant de l’habituelle opposition entre détectives et voyous. La construction de ses romans échappe à la coutumière enquête de police et repose sur d’autres temporalités.A ce titre, le roman noir embrasse un champ thématique plus large en intégrant, par exemple, l’influence des conditions sociales sur le parcours des individus.

Les premières publications s’inscrivent pleinement dans cette perspective. Récit d’un avocat d’Antoine Brea suit le parcours d’un avocat plongé dans une affaire qui finira par le dépasser. Le narrateur est-il le protagoniste de l’histoire ? Rien n’est moins sûr mais son écriture abrupte et directe crée un sentiment troublant et plonge le lecteur au plus près de l’émotion. La personnalité fragile de l’avocat suscite un attachement complexe. En effet, sujet à des angoisses agoraphobes, le narrateur s’affranchit de l’image d’un avocat puissant jouant de ses réseaux dans le tout-Paris. Ici, l’avocat subit l’enchaînement des événements sans trop savoir ce qui le pousse à agir. Quand il reçoit l’appel d’une connaissance pour lui parler d’une affaire, il est soulagé de ne pas la recevoir dans son bureau : « J’aurais été mortifié de recevoir quelqu’un de sa qualité dans le réduit qui m’était donné pour bureau au cabinet où j’exerçais, » Cette personne, rencontrée dans son précédent travail consacré au contentieux du droit d’asile, lui demande de venir en aide à un prisonnier d’origine kurde, condamné par la cour d’assises. Cette affaire réelle a eu lieu en 1994. Près de Strasbourg, deux hommes d’origine kurde assassinent et brûlent Annie B, une jeune aide-soignante.

La complexité de l’affaire et la volonté réelle des protagonistes échappent à la justice, qui choisit de condamner les deux hommes sans distinction. Ce drame, lié à un règlement de comptes familial, laisse peu de possibilité de rédemption à Ahmet A. dès son retour en Turquie : « Des lettres lui parvenaient chaque décembre de Turquie pour lui dire qu’on était patient, qu’on se tenait bien informé, qu’un jour il sortirait et serait reconduit dans ce pays où la mort l’attendait. » Néanmoins, l’histoire ne se cantonne pas à une plaidoirie pour sauver un prisonnier en danger de mort. Ahmet A. est envoyé en Turquie mais il réussit à ne pas être reconnu par les autorités gouvernementales : il rejoint le PKK (mouvement politique armé kurde s’opposant au pouvoir d’Ankara et à Daech).

Au gré de l’histoire, le narrateur, sans que lecteur connaisse ses intentions réelles, va se retrouver embarqué dans une série d’événements. Récit d’un avocat pourrait être catalogué en tant que roman de l’absurde. La conscience du narrateur semble absente, les faits s’imposent à lui sans qu’aucune introspective de ses actions agisse. Et, quand dans un dernier sursaut, il veut clamer la vérité, l’institution lui intime l’ordre d’oublier et de prendre du repos. A la manière d’une longue nouvelle tant le narrateur ne s’embarrasse pas de détails dans la construction de l’histoire, Antoine Brea livre un récit intense et perturbant.

Recit d’un avocat

Antoine Brea.

Editions du Seuil.

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A propos de Julien CASSEFIERES

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