Alessandro Baricco – " City "

D’abord le titre. Une ville. Pas une ville précise. Plutôt l’empreinte d’une ville quelconque. Son squelette. Je pensais aux histoires que j’avais dans la tête comme à des quartiers. Et j’imaginais des personnages qui étaient des rues, et qui certaines fois commençaient et mouraient dans un quartier, d’autres fois traversaient la ville entière, accumulant des quartiers et des mondes qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et qui pourtant étaient la même ville. Je voulais écrire un livre qui bouge comme quelqu’un qui se perd dans une ville.

Voilà ce qu’écrit Alessandro Baricco, que j’ai pour ma part découvert avec Soie (superbe), pour tenter d’accompagner la parution de son roman City. Il s’agit du texte présenté la quatrième de couverture (Folio).

City ressemble beaucoup à l’oeuvre de Eduardo Paolozzi qui sert de couverture à l’édition Folio : Coup. City est un roman inclassable, coloré, incohérent, radicalement pop, déconstruit. City est un sacré bouquin, sacrément difficile à chroniquer. Et pourtant. Voilà, je m’y jette.

Pas d’histoire dans City mais des histoires. Ça s’oriente principalement autour de Gould, jeune garçon de douze ou treize ans, surdoué, qui passe son temps entre l’université et ses toilettes, entouré de professeurs, de deux amis imaginaires (un géant et un muet) et de Shatzy Shell. Ça s’oriente aussi autour de Shatzy Shell (rien à voir avec celui de l’essence), qui rencontre Gould au hasard d’un sondage téléphonique et qui l’accompagnera par la suite. Shatzy Shell possède avec elle deux photos, en permanence : l’une de Walt Disney, l’autre d’Eva Braun. Et puis Shatzy Shell imagine des westerns, c’est ce qu’elle aime faire.

Au début, on s’y perd. On ne sait pas où on va, on ne sait pas où ça va. Mais on suit quand même, un peu déconcerté. On se dit que ça n’a strictement rien à voir avec Soie et effectivement, ça se confirme : City n’a rien à voir avec Soie. Ce n’est pas pour me déplaire : j’aime les auteurs capables de me surprendre. Mieux : j’aime les auteurs capables de ne pas se laisser figer dans une seule posture précise. De ce côté là, je suis comblé.
L’écriture est difficile à cerner : elle ondule, elle bouscule, elle se métamorphose constamment à mesure que le roman se poursuit et qu’en se poursuivant il se déconstruit. Il n’y a véritablement aucune intrigue : les personnages se retrouvent à nager entre eux, dans un chaos parfait qui rappellerait le subconscient d’une folle. L’imaginaire y tient une place centrale : dans ce roman, rien n’est vrai, tout est mirage, fantasme, illusion. Mais une fois plongé dans ce labyrinthe bigarré et virevoltant, l’illusion devient la norme et l’on ne fait plus attention aux fantasmes. C’est, tout simplement.

Une multitude de petites histoires s’enchaînent, s’enchâssent, parfois s’opposent. On a de tout : des histoires de super-héros, des matchs de football surréalistes, des divagations sur les Nymphéas de Monet et puis, aussi, surtout, un western (des westerns ?), imaginé par Shatzy Shell et une carrière de boxeur, raconté par Gould, à lui-même, tous les soirs, devant le miroir de sa salle de bain ou bien dans ses toilettes. Et peu importe l’aspect chaotique, peu importe si l’on n’y comprend rien (ce qui arrive finalement assez rarement) : le labyrinthe s’empare du lecteur et le séduit et ça y est, le tour est joué : ça marche.

En bon romancier, Baricco sait varier ses effets : dans City s’entrecroisent des scènes héroïques, des dialogues surréalistes, de longs monologues irrespirables, des interludes comiques, au moins un passage où se cristallise toute la réalité instantanée d’une ville (cf. l’extrait proposé ci-dessous), des affrontements, des duels, des phases de pure contemplation, des fragments pathétiques et émouvants, aussi, c’est par exemple le cas lors de l’épilogue… Et tous ces genres là se croisent et se côtoient sans aucune difficulté, rien ne détonne, tout est normal, évident. Baricco parvient à créer dans son vertigineux (vertigineux, c’est le mot) labyrinthe de couleurs un espace fictionnel captivant et agréable, et tant pis si oui, c’est vrai, il y a quelques (quelques ?) incohérences, et tant pis si c’est inconstant, et tant pis si on s’y perd… « Comme quelqu’un qui se perd dans une ville » : voilà, on y est, on s’est perdu, on s’est perdu avec grand, très grand plaisir et ça fait du bien, quelque part, de s’y perdre, dans cette City là.

Extrait génial.

Quoi qu’il en soit, pour finir, Diesel et Poomerang n’arrivèrent jamais à la CRB parce qu’au croisement entre la Septième Rue et le boulevard Bourdon ils trouvèrent devant leurs yeux, au milieu du trottoir, le talon aiguille d’une chaussure noire, roulé jusque-là dieu sait comment mais immobile, comme un rocher minuscule dans le torrent en crue de la foule projetée vers la pause-déjeuner.
-Diable, dit Diesel.
-Et c’est quoi ça, nondit Poomerang.
-Regarde, dit Diesel.
-Diable, nondit Poomerang.
Ils fixaient ce talon noir, un talon aiguille, et ce ne fut rien de voir – un instant après le flash inévitable d’une cheville en nylon noir – de voir le pas qui l’avait perdu, exactement ce pas, au sens d’un rythme et d’une danse, compas femme émaillé de nylon noir. Ils le virent d’abord dans la pendule dansant de deux jambes fines, puis dans le doux écart que les seins, sous le chemisier, resserraient en renvoyant aux cheveux – courts et noirs, pensa Diesel – courts et blonds, pensa Poomerang – assez lisses et assez fins pour danser à ce rythme, qui était devenu maintenant dans leurs yeux corps féminin, et humanité et histoire, quand il accrocha soudain le minuscule contretemps d’un talon qui, sur un pas, se mit à osciller, et au pas suivant, à plier, se séparant de la chaussure et de ce rythme entier – de femme humanité histoire – le contraignant à une cadence – pas vraiment une chute, non – dans laquelle retrouver l’équilibre d’une immobilité – le silence.

Alessandro Baricco, City, Folio, P. 31-32

Et en plus ça continue. Mais bon, difficile de mettre l’extrait en entier : trop long, comme l’extrait précédent d’ailleurs, qui en réalité en fait le double.

Je ne m’attendais à rien en particulier en ouvrant City, livre que j’ai découvert sur les rayons de la Fnac en même temps que Mantra et Bombay Maximum City, il y a plus de six mois maintenant. Je m’étais alors juré de les prendre tous les trois et de les lire dans la même séquence, ce que j’ai fait.

City est l’un de ses livres qu’on adore ou qu’on déteste ou qu’on n’ouvre pas. Moi je l’ai adoré malgré ses défauts évidents, son inconstances et ses lenteurs du début. Et paradoxalement, une lecture qui me laissait plutôt réservé. Ce n’est qu’une fois atteint l’épilogue, superbe, une fois l’avoir refermé, que je me suis rendu compte (c’est souvent comme ça) que ça me manquait. A lire en tout cas : peut-être pas de la trempe de Mantra (certainement pas de la trempe de Mantra) mais à lire quand même.

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