Woody Allen – "Whatever Works"

Tant que ça marche, il faut continuer ? C’est un peu l’un des principes de base de ce nouvel opus de Woody Allen, annoncé comme son grand retour à Manhattan. Une excursion à Londres et en Espagne, et voilà comme-ci ça faisait des lustres que le cinéaste s’était éloigné de son territoire ! Pourtant le (sous-estimé) Melinda et Melinda n’est pas si ancien… Sans doute éternellement retardé quant à son projet de film tourné en France, et dans la crainte de la grève des acteurs, Allen a ressorti de ses tiroirs ce vieux script inutilisé. Au départ écrit pour l’acteur Zero Mostel, la mort de ce dernier en 1977 a obligé le réalisateur à mettre son idée de côté.
 
Il est en tout cas fort probable que le scénario d’origine ait été un peu retouché. En premier lieu parce que c’est Larry David qui reprend le rôle principal… Surtout connu comme scénariste de Seinfeld, moins ici pour Curb your enthousiasm, ce dernier est typique du phrasé et de la diction du spectacle de stand-up. Incarnant un physicien dont le génie et la misanthropie l’ont progressivement mis dans une position d’observateur autodestructrice, il campe un dérivé de Woody lui-même… à l’instar de Branagh, Ferrel ou même Johansson dans d’autres films. Sauf qu’ici c’est à la fois plus pertinent et plus extrême : Larry David (qui a déjà tourné dans Radio Days et New York Stories) finit par donner le sentiment d’être un Woody sous acide, ce qui est en soit un euphémisme et peut-être parfois un brin épuisant !
 
Plus que dans d’autres films où le cinéaste est absent, on se dit qu’il aurait pu largement jouer lui-même ce personnage, même s’il est une sorte de répétition pour lui du mentor d’ Anything Else et Scoop. C’est surtout une expression plus radicale des obsessions du réalisateur, et sans doute qu’il a voulu y mettre une certaine mise à distance. C’est d’ailleurs ça qui donne à Whatever Works en grande partie de l’intérêt : le sentiment de voir clairement la fin d’une psychanalyse, comme si les angoisses n’en étaient plus vraiment. En réfléchissant bien, on peut se dire même que ça fait un petit moment que Woody a délaissé ce versant, préférant regarder de haut un monde transformé en spectacle de marionnettes : plus il a des certitudes sur la vie, plus il se sent bien, et plus son cinéma a tendance peut-être à se figer dans un démonstratif dont il n’est plus vraiment l’acteur.
 

 
En parlant à la caméra, Larry David peut à la fois s’exprimer comme sur une scène, mais pour Allen c’est aussi le moyen de prendre du recul ironique sur son côté entomologiste, dans lequel il a pu s’enliser. Disons le pour affirmer ce point de vue , Match Point et Vicky Christina Barcelona furent sans doute ce qu’il y avait de plus crispant à ce niveau chez le réalisateur, semblant enfermé dans un cynisme un peu limité, vidé d’une part de l’angoisse existentielle qui faisait tout le prix de ce cinéma. On pouvait avoir de plus en plus de mal également à aimer ses personnages. Dans Whatever Works, Allen semble faire à nouveau sa leçon de vie, mais les apartés la désamorcent, sans doute l’outrance des situations aussi : transformer de cette façon des rednecks bigots de Louisiane en archétypes de bobos new-yorkais tient en soi un peu du n’importe quoi! Ce qu’il y a de plus réussi c’est sans doute la variation autour du thème de pygmalion, dans ce que représente la construction du personnage d’Evan Rachel Wood (excellente ici). Allen tient alors une très bonne écriture de comédie assez touchante, qui poursuit l’étrange rapport d’amitié paternalo-lolitesque de Scoop… Patatras quand les parents de cette dernière débarquent avec leurs redécouverte du plaisir à la clé, à base de ménage à trois et d’homosexualité libérée : si les situations et certaines sorties peuvent être très drôles, le côté schématique (qui convie alors son film précédent) désamorce ce qui aurait pu être une grande réussite. Pointe même une certaine suffisance new-yorkaise qui laisse un peu gêné…
 
Formellement Allen traîne la patte depuis quelques films… Les disparitions de Gordon Willis, Sven Nykvist et Carlo di Palma ont définitivement éteint quelque chose : déjà Khondji et Zsigmond offraient un New York plus carte postale et lumineux, et ici Harry Savides fait de même dans des tons qui manquent de reliefs. Ces très bons directeurs de la photo ne semblent pas foncièrement à leur aise chez Woody, qui en prime change désormais à chaque fois de système de production. Pas de quoi détacher Whatever Works d’une certaine routine donc, ni de la faiblesse générale de la dernière tranche de cette filmographie. C’est une œuvre sympathique qui a pour elle une certaine malice, mais qui ne permet pas d’oublier la tendance du réalisateur à s’enfermer dans de plus en plus de constructions à théorèmes, et d’être de plus en plus rigide dans son écriture.
 
 
Ecrit et réalisé par Woody Allen. Avec: Larry David, Eva Rachel Wood, Patricia Clarkson, Ed Begley Jr, Henry Cavill… Photo: Harry Savides.  Montage: Alisa Lepselter. 92 minutes.

A propos de Guillaume BRYON

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