Wong Kar-wai – "The Grandmaster"

Qu’on ne s’y trompe pas… Vendu comme un hommage à la figure d’Ip Man, le nouveau Wong Kar-wai, s’il n’est pas aussi radical dans le genre qu’Ashes of Time avec le Wu Xia Pian, reste surtout hanté par les délires proustiens de son auteur. Des arts martiaux ici se perdent peu à peu dans les méandres de la mémoire et de l’Histoire, s’incarnant dans le drame d’une femme brillante, isolée (et s’isolant) socialement et intimement.
 
(Révélations sur plusieurs éléments de l’intrigue dans cette chronique)

 
Zhang Ziyi n’a sans doute jamais été une actrice extraordinaire, et peut-être n’a t’elle vraiment étonnée que dans… 2046 et ici. Dans un rôle et un jeu plus mur , elle a la possibilité grâce à ce film de s’offrir un nouveau début de carrière. A moins que son destin soit de n’éblouir que grâce à WKW… Il fait de Gong Er, son personnage, la véritable héroïne « cachée » de son film, sa substance. Unique héritière d’un style d’art martial qui s’inspire des 64 transformations du Yi King, elle reste l’unique personnage à vaincre Ip Man, et à véhiculer radicalement des valeurs anciennes de code d’honneur.
 
Hanté par la figure du tempus fugit, Wong Kar-wai reprend à nouveau son modèle de journaux intimes décomposés. Le linéaire, les ellipses et les flash-back se mélangent dans une structure éclatée, où actions et souvenirs se regardent en miroir, s’intercalant aussi entre quelques formules écrites sur carton noir, comme là pour signifier qu’on ne peut tout montrer. Le cinéaste poussera certainement trop le bouchon pour certains (ce qu’on lui reproche de toute façon à chaque nouveau film): photographies aux noirs hyper contrastés et ralentis saccadés se succèdent avec des séquences de pur dispositifs, mais qui capturent le temps de diverse manière, en jouant notamment sur certains clichés (le combat central, en forme de flash-back sur un grand quai de gare est assez parlant à ce niveau). Le réalisateur va même chercher du côté des effluves d’opium et du Déborah’s Theme d’Il etait une fois en Amérique avec beaucoup de culot, comme pour enfoncer le clou et affronter franco les représentations cinématographiques les plus célébrées de ses obsessions esthétiques et thématiques.
 
Tandis qu’Ip Man se construit en parfait modèle du chaos du XXeme siècle, Gong Er disparaît progressivement avec un monde ancien celui de la transmission et des codes d’honneur. Leurs expériences s’entrecroisent, mais la charge mélancolique reste bien avant tout portée par un personnage féminin mis en avant comme absolument remarquable (femme médecin, héritière légitime de différents styles) mais à l’évolution fermée et stérile, se laissant mourir de l’intérieur. Gong Er paradoxalement, n’écoute ni les derniers conseils de son père ni ces fameuses 64 transformations qu’elle « maîtrise » : elle ne laisse pas sa place à l’arrêt, au recul: par là elle se fige et se condamne à l’oubli, à fâner même dans une beauté mélancolique à tomber. Elle remporte finalement la victoire de sa vie en face à face par une qualité, « regarder en arrière », qui est bien troublante vis à vis de son existence propre et de toute la mélancolique propre à WKW. L’histoire d’amour étrange pleine de non dits et d’inassouvis à l’écran est d’autant plus forte que Wong Kar-wai ne consacre que trois « brèves » rencontres entre les deux personnages, et sacrifie étrangement à l’écran « La lame », un troisième larron dont il ne sera jamais dit explicitement qu’il était l’époux promis et sacrifié.

 

 
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The Grandmaster est un film qui fait du bien après la déconvenue au glucose de l’aventure américaine du cinéaste. Doublement du bien même puisqu’il arrive à conjurer le sort de plusieurs films d’anciennes grandes cylindrées de Hong Kong (Hark, Woo), qui malgré des oeuvres très intéressantes en co-productions avec la Chine continentale, donnaient l’impression d’être rattrapées par l’idéologie nationaliste d’unification, au mieux en tirant une posture mélancolique. Wong Kar-wai, en poussant plus loin son esthétisme dans un système de blocs très compacts, parvient au contraire à maintenir le charme du meilleur du cinéma de Hong-Kong, lyrique et affranchis des pures logiques narratives et/ou schématiquement circulaires… Lui qui paraissait pourtant autrefois un esthète tout de même un peu à part dans ce cinéma.
 
Ip Man remporte son combat contre le grand maître en ne se limitant pas d’ailleurs à une unification des styles et du discours (métaphore du pays), en laissant agir un pouvoir sur la marge et un au-delà du cercle qui change tout, lequel se brise comme le biscuit à l’écran sans aucune symétrie …C’est un propos qui reste très important de la part d’une production chinoise aujourd’hui. De cette introduction, jusqu’au très beau montage présent dans le générique de fin, retenons d’ailleurs cet élément, cette formule magique: « et vous, quel est votre style »? Ip Man apprend, respecte et surpasse les différents styles d’arts martiaux dans un parcours qui ressemble à une montagne à gravir, rencontrant différents adversaires et se forgeant en tant que maître unique par son expérience, qui intègre aussi une certaine déstructuration de son époque.
 
 
Le genre ici est surtout l’occasion pour Wong Kar-wai et Yuen Woo-ping de concocter des miniatures extrêmement denses visuellement ,où l’épure et le minimalisme rivalisent avec l’étoffe stylistique : les décors sont faussement limités puisque dans chaque image, chaque détail est valorisé par le cinéaste comme une impossibilité de tout saisir des éléments, c’est une clé même ici dans l’art du combat : conquérir la grâce au milieu des failles, toutes subtiles. La scène d’introduction, simple coin de rue dans le tourbillon d’une pluie de particules, en vient à se jouer de la physique même, avec la distorsion des objets malmenés (grillages, voiture de pousse-pousse), comme même les frères Washowski ne révèraient plus d’y parvenir… Tout du long, The Grandmaster est en équilibre entre la débauche et le subtile et millimétré, entre une madeleine hypertrophiée mais un enthousiasme de cinéma populaire qui subsiste aussi.
 
Comme 2046, le film donne à ressentir ses nombreuses chutes en salle de montage et sa maniaquerie évidente (en signalant bien qu’en Europe nous avons en prime droit à un montage un peu reformaté), mais peut-être faut-il en passer par là pour parvenir à cette sculpture finale, malgré tout l’une des plus évidentes du réalisateur au sortir de la projection. Parfois frustrante au niveau du désir de récit et de romanesque, elle recelle d’un potentiel émotionnel très fort pour qui saura y puiser l’essentiel. The Grandmaster célèbre un mariage entre caractère brut, minéral… et le foisonnement d’une haute couture qui paraît avoir des possibilités infinies chez ce cinéaste. C’est le yin-yang de WKW.

A propos de Guillaume BRYON

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