William Vegas – "La sirga"

La Sirga est un film musical dont la partition ne serait pas l’œuvre d’un compositeur mais de la nature elle-même. Les mélodies qui envahissent le premier long-métrage de William Vega sont celles du sifflement, du mugissement de la brise, des gouttes de pluie, de l’orage qui gronde ou du bruissement des herbes. La Cocha, lagune située au Sud Ouest de la Colombie près de la frontière de l’Équateur, en est le véritable héros, titanesque. L’environnement occupe une telle emprise sur l’image, envahissant chaque espace spatial ou sonore de son Sublime – ce Sublime terrifiant et violent tel que le définissait Burke – qu’il engendre une fascination qui dépasse l’entendement, imposant sa présence indicible, au-delà même de tout jugement critique.
 
 
Après le massacre de sa famille lors d’une guerre sans nom, une guerre comme toutes les autres guerres, Alicia se réfugie chez son oncle, dans une auberge lacustre au milieu de nulle part, « La Sirga ». Apeurée, elle essaie tant bien que mal de surmonter son traumatisme, de réapprendre à vivre et de s’intégrer au mécanisme de ce nouveau quotidien. Le premier plan de La Sirga, plante le décor et il est saisissant : en ombre chinoise un homme mort qu’on suppose empalé sur une pique, mais la vue est incertaine, avec en arrière plan, l’eau calme et impassible… Une jeune femme déambule hagarde, traversant une végétation géante qui semble l’engloutir. Justement, La sirga est fait de mutisme, de silence, et de vent.
 
Par cette auberge avec son « toit abimé », ses « murs fragiles », construite sur un terrain qui s’enfonce, s’effondre, William Vegas avoue avoir voulu métaphoriser la Colombie entraînée dans le processus de répétition d’une misère sans fin, « pays mis à sac au long des siècles ». Pourtant, loin de céder à la lourdeur d’un cinéma crypté au symbolisme démonstratif, La Sirga se nappe de brumes incertaines et fantasmatiques, se teinte d’un réalisme hypnotique quasi onirique. Il n’y a qu’à voir Alicia sous l’impulsion du somnambulisme, avançant dans l’eau et risquant de se noyer pour constater combien le cinéaste s’échappe du constat misérabiliste de la situation de son pays pour privilégier une forme de climat poétique suspendu entre deux eaux. La Sirga rappelle souvent l’aridité des romans de l’écrivain chilien Francisco Coloane, où l’être ne cesse de cohabiter avec les éléments dans un constant processus d’adaptation, de survie. Dans cet univers, les barrières entre le surnaturel et le quotidien n’existent pas ; les habitants évoquent allègrement les spectres errants ou les elfes qui peuvent leur apparaître, au risque de les laisser parfois dans un état durable de léthargie. Au rythme des intempéries, La Sirga suit son cours sans jamais se résoudre à dénouer les destins, ce qui fait à la fois sa beauté impénétrable et ses limites. Mais la vie n’est ici qu’un cercle, un éternel recommencement dont nul ne peut sortir, même si deux petites statuettes tenues dans une main laissent peut-être envisager une trace d’échappatoire.
 
 
Ici ne règne pas de sentiment, ou très peu. Les personnages ne communiquent pas, ne sont pas loquaces, entrainés dans la mécanique vitale. Les signes de solidarité, d’altruisme, d’écoute existent pourtant, se modulent et évoluent discrètement. Les regards volés sont aussi essentiels que les non-dits, comme celui de l’oncle observant secrètement dans l’échancrure de la cloison Alicia se dévêtant dans sa chambre. Désirs muets, manque de chaleur, attirance pour la beauté de la jeunesse, rien n’atteindra vraiment la parole. L’affection voire même l’amour peut naître, comme en témoigne le premier regard de celui qui emporta Alicia dans sa barque, loin de chez elle et ne cesse d’aller vers elle depuis, espérant peut-être lui offrir un ailleurs. Le Reygadas de Lumière Silencieuse n’est pas très loin, dans cette capacité à capter l’essence alchimique et immanente de la terre. La photo sans soleil, entre chien et loup, plonge les personnages dans les couleurs orageuses ou bien la nuit les immerge dans leurs intérieurs boisés éclairés à la bougie.
 
Le beau film de William Wega exploite l’immensité des paysages splendides et menaçants, la langueur du temps qui passe et de l’attente, œuvre contemplative dominée par l’incroyable visage plein de douceur et de douleur muette de son interprète principale, Joghis Seudyn Arias. Elle apporte la lumière à un monde plongé dans le tourment. C’est aux premières lueurs de la photographie et au pictorialisme d’un Emerson que nous renvoie parfois La Sirga, qui vogue au gré de l’eau, déployant une esthétique de l’horizontalité, de superpositions de lignes, que les personnages viennent briser par leur verticalité ; mais à l’instar de ces hautes herbes aquatiques, ils ploient sous la tempête.
 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire