Wes Craven – « La Colline a des yeux »

Au début du film, lorsque la famille Carter s’arrête à une station-service avant de reprendre sa route dans le désert, les deux filles confient au pompiste qu’elles vont à Los Angeles et ajoutent, les yeux plein d’étoiles : « les grosses voitures, les stars de cinéma »… Cette manière ironique de présenter une Amérique fantasmée est assez caractéristique du travail de démystification débuté par Wes Craven avec le traumatisant La Dernière maison sur la gauche. Si le cinéaste convoque d’emblée le « rêve américain », c’est pour mieux nous plonger dans l’envers cauchemardesque de ce décor idyllique.

La Colline a des yeux s’inscrit dans la lignée de ces films d’horreur qui marquent le spectateur non pas tant pour leur violence « graphique » (à part une scène éprouvante où « Pluto » a le talon d’Achille arraché par un chien, le film n’est pas trop sanglant) que par l’extrême sauvagerie qu’ils mettent en scène. Comme La Dernière maison sur la gauche ou Massacre à la tronçonneuse de Hooper, le film relève d’abord de ce qu’Emmanuel Levaufre appelle « l’horreur naturaliste ». Elle ne naît plus d’éléments surnaturels ou de créatures imaginaires mais bel et bien d’un quotidien sordide que le cinéaste retranscrit de manière quasi-documentaire. La dimension symbolique ou onirique du genre fantastico-horrifique disparaît au profit d’un prosaïsme suffoquant.

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Cette esthétique « réaliste » constitue l’un des points forts du film. Jouant à merveille sur un décor à la fois immense et circonscrit (une station-service miteuse, une route dans le désert entourée de collines menaçantes…), Wes Craven réalise une sorte de huis-clos à ciel ouvert puisque la famille Carter, après avoir été immobilisée dans cet endroit par une panne de voiture, se retrouve en butte aux attaques d’une famille d’anthropophages dégénérés.

Là encore, La Colline a des yeux rompt avec une certaine tradition du cinéma horrifique où le Mal venait d’ailleurs. Comme dans Massacre à la tronçonneuse, la famille qui constitue généralement l’un des piliers de la société américaine se mue ici en entité monstrueuse et dangereuse. Craven joue une fois de plus sur le revers d’une certaine image de cette famille en donnant un visage très caractéristique aux membres du clan dégénéré. Difficile d’oublier le crâne chauve et conique de Pluto, incarné par l’étonnant Michael Berryman ou l’allure générale des autres membres de la tribu, avec leurs rites cannibales et les ossements qu’ils arborent en guise d’ornements ! Comme Hooper avec Leatherface, le cinéaste parvient à excéder la « normalité » des situations par sa manière de typer ces meurtriers.

Si la famille Carter représente la famille dans ce qu’elle a de plus banale (le couple avec le bébé en bas-âge, les parents représentant à la fois l’Ordre – le père, un flic à la retraite- et la Morale – la mère bigote-…), elle n’est finalement que la version policée de la famille monstrueuse. Et c’est justement cette manière qu’a le cinéaste d’estomper peu à peu la frontière entre normalité et anormalité, raison et folie qui marque profondément en voyant le film.

On se souvient que La Dernière maison sur la gauche était construit sur le principe du « rape » (viol) and « revenge » (la vengeance) et Craven montrait avec beaucoup de force à quel point les victimes pouvaient aussi se transformer, si l’occasion leur était donnée, en bourreau. Ce nihilisme glaçant, on le retrouve dans La Colline a des yeux, notamment lors du dernier plan qui termine le film en queue de poisson, laissant le spectateur sur l’impression d’un désastre et d’une folie qui, peu à peu, a contaminé l’ensemble du film.

L’horreur, selon Craven, se situe d’ailleurs là : dans cette sauvagerie qui éclate à tout instant et qui se niche au cœur de chaque individu. Sa manière de l’inscrire dans un quotidien assez terne, dans un style très réaliste est beaucoup plus effrayante que certains effets de surprise propres aux films d’horreur dont il use parfois (le chien qui réapparaît soudainement, accompagné du choc sonore attendu).

Extrêmement pessimiste, le film joue à merveille sur une confrontation dans un décor presque post-apocalyptique (une zone désertique, une évocation d’essais nucléaires dans le coin) entre les derniers feux d’une civilisation et le retour à une sauvagerie préhistorique. Mais lorsque s’effondrent les derniers remparts, cette sauvagerie pourrait s’emparer de tous.

Preuve ultime de la réversibilité des valeurs dans un monde livré au chaos…

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La Colline a des yeux (1977)

de Wes Craven

Avec : Susan Lanier, Michael Berryman, Robert Houston, Martin Speer, Virginia Vincent

Directeur de la photo : Eric Saarinen

Musique : Don Peake

Production : Peter Locke

En salles le 23 novembre 2016 en version restaurée 4k

Éditions Carlotta Films

A propos de Vincent ROUSSEL

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