Ursula Meier – "L'Enfant d'en haut"

 On se demande bien ce qu’il fabrique, ce petit bonhomme de douze ans emmitouflé et encombré de matériel de ski qu’on suit pas à pas dans la première scène, sur les hauteurs, et qui s’avère vite être un jeune chapardeur bien organisé qui assure ainsi sa survie et celle de sa soeur dans leur sommaire meublé, en bas de la montagne. L’histoire de Simon, le héros de L’Enfant d’en haut d’Ursula Meier, a une manière discrète et tendre de toucher qui rappelle le récent Gamin au vélo des frères Dardenne (Grand Prix du jury à Cannes l’année dernière). Le deuxième long métrage de Meier (qui a quant à lui obtenu à Berlin l’ourson que Culturopoing lui souhaitait sous la forme d’un Prix Spécial du jury) évoque en effet très nettement le cinéma du duo belge par la sobriété avec laquelle il dépeint la dureté de l’existence de notre jeune héros de la Suisse "d’en bas" et la manière contenue dont ses émotions sont exprimées. Il s’en écarte cependant par une vitalité caractéristique qui ne laisse à aucun moment place au pessimisme et à l’abattement. Simon avance dans la vie comme dans des chaussures de ski, péniblement mais avec une ténacité jamais démentie, en vrai Sisyphe des Alpes suisses, ou mieux encore en personnage de fable. L’intention avouée de la réalisatrice de louvoyer entre réalisme et fable se reflète d’ailleurs clairement dans la fourmillante inventivité du film, à l’image de l’ingéniosité de Simon – et du parfait mélange d’intelligence et d’instinct avec lequel le jeune Kacey Mottet Klein l’interprète.

 

 

 

S’il est vrai que Simon, chétif et pâle une fois nu comme un ver sans sa combinaison de ski, emprunte à l’orphelin dickensien l’intense précarité de sa condition, il l’abandonne à son dénuement apparemment total, car il a de la ressource lui, et une combine pour chaque chose. C’est même tout un système qu’il a développé pour assurer son quotidien et celui de sa soeur Louise (Léa Seydoux), avec laquelle il vit sans parents comme un des "enfants perdus", et qui le déserte si souvent pour des types sans intérêt qu’il craint toujours de ne pas la voir revenir. Tous les jours, il grimpe en téléphérique vers la Suisse d’en haut, celle des stations de sports d’hiver réservées aux nantis, et il chipe pour les revendre les gants, les lunettes et les skis dont il est certain que leurs propriétaires, au lieu de les chercher, les rachèteront "direct" – car il sait de quoi il parle, il sait que les casse-croûtes et l’argent qu’il prend dans les sacs à dos ne sont pour les vacanciers que des kits de survie alors que sa vie à lui en dépend. Il s’y connaît aussi parfaitement en matériel de montagne, bien qu’on ne le voie jamais sur les pistes, comme le montre la scène où il tente en expert d’apprendre à Louise à farter des skis pour qu’elle ait au moins une forme de travail. Simon n’ignore rien du prix des choses . Comme le petit garçon, qui en rentrant de ses expéditions en altitude fait également la lessive, le dit à un commis de restaurant d’altitude suspicieux, il ne vole pas pour s’offrir des jeux vidéos mais bien pour acheter du papier toilette et des pâtes. Le pragmatisme minutieux du garçonnet et la méthode de sa routine, qui pourraient ailleurs apitoyer, procèdent certes de la contrainte mais semblent aussi toujours constituer une manière de se jouer du système, de s’en libérer avec une malice amusée qui proscrit le désenchantement. Des coulisses des loisirs onéreux (les toilettes, les vestiaires des saisonniers…), Simon a parfaitement élaboré le stratagème qui lui permet une fois costumé en vacancier de se fondre parmi les heureux skieurs et d’y passer avec le spectateur des moments agréables.

 

 

C’est que ses allées et venues de bas en haut et de haut en bas ne sont pas qu’un stratagème. La fable de Meier superpose non seulement deux réalités mais deux niveaux de réalité : en haut des cimes, Simon peut s’inventer une autre vie, prétendre qu’il a de riches parents, demander comment est la neige pour passer pour un vacancier. Dans cet univers illuminé et coloré, il peut changer de nom aussi, et dire à une maman étrangère qu’il s’appelle Julien comme son fils.

C’est auprès de cette même femme (qui a les traits de l’actrice américaine Gillian Anderson) que Simon insiste pour régler des consommations, un geste sans démesure pour lui qui connaît la valeur des choses et sait que ce qu’il tente de monnayer là n’a rien à voir avec quelques boissons.

 

 

L’argent n’est qu’un moyen dans une entreprise presque chevaleresque pour conquérir de l’affection, en particulier celle de Louise, que le frêle garçon arrose de cadeaux sans faiblir bien qu’elle n’en fasse pas grand cas, sans admettre qu’il y a quelque chose qui cloche. C’est l’obstination du désespoir, parce que reconnaître la faille béante de son système reviendrait semble-t-il à se résigner à une solitude totale qui finit malgré ses efforts par poindre, quand il se retrouve à négocier les 180 derniers francs qu’il a en poche contre un câlin.

C’est dans cette faille et le secret qu’elle abrite, objet d’un coup de théâtre inattendu, que s’engouffre toute l’émotion du film. La mécanique bien huilée du quotidien de Simon repose sur une prémisse fausse, un élément parental manquant sans lequel l’équilibre naturel des choses bascule : la voie parallèle dérobée que Simon s’est tracée en dehors des pistes représente un renversement de l’équilibre commun, celui des responsabilités de l’adulte et de l’enfant. Elle est surtout bien solitaire, puisqu’elle procède du manque incommensurable d’une affection qui n’est jamais nommée mais finit par inonder tout le récit de sa cruelle absence, ajoutant dans le même temps à son caractère merveilleux en rendant à la quête du jeune personnage toute sa lumineuse innocence devant l’inexplicable. L’image du Simon dégourdi et culotté qui se débrouille comme un grand est soudain effacée par un tableau : celui de l’enfant qui passe Noël seul à regarder, abandonné sur le balcon, l’arbre qu’il a cueilli en vain.

Comme exemplaire de réalisme social, L’Enfant d’en haut est une oeuvre optimiste et vivante ; comme fable, c’est un film d’une sensibilité et d’une pureté rares.

 

 

 

A propos de Bénédicte Prot

Laisser un commentaire