Thomas Bardinet – "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"

Dans l’entretien qu’il nous avait accordé en 2009 à l’occasion de la sortie de Choron dernière, parmi les nombreux projets sur lesquels il travaillait alors, Pierre Carles avait notamment évoqué celui d’un film d’archives consacré à Nino Ferrer. On ignore pour l’heure si le film verra le jour ; on l’espère, en tout cas, et pas seulement pour nous venger des biopics à la Siri/Dahan. Parce que Nino Ferrer, comme artiste et homme, le mérite infiniment et ce n’est pas nous, à Culturopoing, qui dirons le contraire, nous pour qui Nino occupe une place bien particulière dans notre petit Panthéon personnel (la preuve ici, ou ).
En attendant, à défaut d’avoir pour l’instant pu monter ce film, Pierre Carles a en quelque sorte été l’élément déclencheur de Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer, de Thomas Bardinet, que nous découvrons aujourd’hui. Ou en tout cas celui qui a fait que le projet initial de film de Bardinet prenne cette orientation (1).

David Prat dans "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"
David Prat

Car, contrairement à Carles, Thomas Bardinet (dont Nino est le quatrième long-métrage, après Le Cri de Tarzan, Les Ames calines et Les Petits poucets) ne portait pas en lui un projet de film sur Nino Ferrer depuis des années. Et pour la forme prise in fine par le film, celle d’une fausse évocation, "imaginaire", comme le dit justement son titre, de ce qui aurait pu être l’adolescence du chanteur, c’est sans doute mieux ainsi. Surtout pas de respect religieux pour la figure de l’artiste et encore moins l’obsession du détail plus vrai que nature ; plutôt la tendresse complice d’un regard d’"amour-amitié" (pour évoquer la belle chanson d’un autre chanteur contemporain de Ferrer, Pierre Vassiliu, avec qui il partageait d’ailleurs plus d’un point commun), qui n’est pour autant jamais synonyme de mièvrerie ou d’apitoiement "par anticipation" (compte tenu du destin tragique de Nino Ferrer). Thomas Bardinet n’a pas de mal à l’avouer : il y a beaucoup de lui-même dans son Nino et dans cet épisode de trouble et de trauma amoureux d’un été de villégiature. La présence de Nino Ferrer y est de deux ordres : physique, via la ressemblance souvent étonnante entre son interprète, David Prat (belle révélation), et les images du Nino juvénile que l’on connaît ; et musical, le film imaginant que quelques unes des chansons du musicien prennent sa source dans son récit.

Sarah Coulaud et Lou de Laâge dans "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"
Sarah Coulaud et Lou de Laâge

La film a d’autant plus de prix que les chansons en question ne sont pas celles pour lesquelles Nino Ferrer s’est surtout rendu célèbre, celles qui lui ont valu cette image de "chanteur rigolo" qui lui a collé à la peau jusqu’à son suicide, un sale jour de l’été 1998. Nino fait bien un clin d’œil au Téléfon ou aux Cornichons mais les trois chansons dont la genèse structure le film sont Il me faudra Natacha, Chanson pour Nathalie et L’Arbre noir, les deux dernières étant parmi les plus belles et poignantes d’un chanteur bien plus grave que le souvenir qui reste aujourd’hui de lui chez la majorité des gens.
Natacha et Nathalie, ce sont les deux jeunes filles entre lesquelles le cœur de Nino balance plus qu’il ne veut bien l’admettre. Tout les oppose, sauf leur destin d’héroïnes de chanson (2). La brune et farouche Nathalie (Sarah Coulaud), c’est l’amie d’enfance de Nino, celle qu’il a toujours connue et retrouve apparemment chaque été. Aux yeux du jeune homme, elle est restée cette petite fille (celle que le chanteur cherchera plus tard dans une autre chanson ?) avec laquelle il se livre à des jeux qu’il croit innocents, sans comprendre quelle amoureuse possessive et passionnée elle est devenue.
A l’inverse, la blonde et lumineuse Natacha (Lou de Laâge, d’une grâce qui en aurait fait une magnifique actrice rohmérienne si le réalisateur du Genou de Claire avait vécu assez longtemps pour la connaître), rencontrée dans le train des vacances, est toute de séduction et représente le monde des (jeunes) adultes, de ceux qui ont déjà oublié à quel point le sentiment amoureux était de ces choses avec lesquelles on ne badine pas, de celles qui font souffrir (et écrire des chansons), de celles qui peuvent tuer…

Lou de Laâge et David Prat dans "Nino, une adolesence imaginaire de Nino Ferrer"
Lou de Laâge et David Prat

Thomas Bardinet aurait ainsi pu placer son film sous le signe de Musset. Mais il a choisi Goldoni et son Arlequin, serviteur de deux maîtres, pour une raison surtout prosaïque, puisque c’est en assistant à une représentation de cette pièce par la troupe des Piccolos de Montendre qu’il y a découvert ses deux interprètes masculins principaux, David Prat, donc, et Benoît Gruel, qui complète un trio amoureux se transformant en quatuor. Une façon aussi, peut-être involontaire ou inconsciente, de rendre hommage aux origines italiennes de Nino Ferrer (3), dont il est souvent question dans le film (sur un mode qui rappelle les préjugés xénophobes de la France des années 50, dont le film ne cherche volontairement jamais à recréer l’esthétique, se situant plutôt dans le flou de l’intemporalité). Le réalisateur réussit un très joli film pour saluer la mémoire de Nino Ferrer, dont on espère qu’il fera peut-être découvrir d’autres aspects de l’œuvre à ses spectateurs. Un film auquel on ne reprochera qu’une seule chose : couper le générique de fin juste avant que ne débute le solo de Micky Finn de L’Arbre noir, certainement l’un des plus beaux de l’histoire de la chanson française.

(1) En retour, Thomas Barinet a confié à Pierre Carles le petit rôle clin d’œil d’un agent artistique à la savoureuse paire de lunettes.
(2) Thomas Bardinet a volontairement et judicieusement dirigé ses deux jeunes comédiennes pour qu’elles semblent sorties de deux univers cinématographiques bien différents (mais nullement incompatibles et dont on peut facilement deviner qu’ils sont ses deux grandes sources d’inspiration) : celui de Bresson pour Sarah Coulaud (Nathalie), dont le côté "terrien" et buté évoque en effet beaucoup la Nadine Nortier de
Mouchette ; et celui de la Nouvelle Vague très parisienne et faussement superficielle pour Lou de Laâge (Natacha), jouant même sur son petit côté Bardot afin d’évoquer en passant la courte relation que l’ex sex symbol français vécut avec Nino Ferrer.
(3) Le chanteur n’acquit d’ailleurs la nationalité française qu’en 1989, ce qui était pour lui une façon de célébrer symboliquement le bicentenaire de la Révolution française.


Sortie nationale le 25 avril 2012

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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