Theo Angelopoulos – La poussière du temps

 
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"À la poussière du temps qui tombe sur toutes choses, grandes et petites"
 
Le deuxième opus d’une trilogie qui ne sera pas achevée – Théo Angelopoulos étant mort le 24 janvier 2012 – avait été présenté en 2009 au Festival du film de Berlin. Resté inédit en France, La poussière du temps signe les adieux au monde d’un grand cinéaste.
Faisant suite à Eleni, la terre qui pleure, qui évoquait l’exil des Grecs d’Odessa entre 1919 et 1949, leur retour douloureux et le destin tragique d’une réfugiée, La poussière du temps éclaire une nouvelle période de l’histoire. De 1950 à nos jours, le film nous transporte dans un voyage aux accents multiples – Allemagne, Russie, Etats Unis, Canada, Italie…- Comme le point d’orgue d’une quête qui n’aurait pas abouti, comme la parenthèse que le destin n’a pas su refermer, le film nous livre des trajectoires d’êtres ballotés par les tragédies de l’Histoire. Film éclaté (Angelopoulos semblant vouloir opter pour plus de liberté, formellement comme dans le fond, les plans séquences se font plus courts, le récit plus riche en évènements), le film s’enfonce dans la désolation des cœurs et des meurtrissures des guerres.
Nous sommes pendant la Guerre Froide, quelque part en Russie. Spyros (Michel Piccoli) vient chercher Eleni (Irène Jabob), exilée loin de sa Grèce natale. Mais sa tentative échoue et Spyros sera reconduit aux Etats Unis. Jacob (Bruno Ganz), juif allemand qui voudrait rentrer en Israël, emmènera Eleni loin du goulag lorsque les frontières de la Russie s’ouvriront en 1974, et la suivra jusqu’aux portes de l’Amérique. Eleni y continuera de chercher sans relâche Spyros. En parallèle de ce récit se développe l’autre récit, celui des années 1990. En Italie, en Allemagne, à New York, un jeune réalisateur américain, A, (Willem Defoe), tente de renouer avec le passé de ses parents, Spyros et Eleni, et de retracer dans un film l’histoire de cet amour.
 
Comme dans une grande partie de ses films, Angelopoulos arpente là les frontières et leurs limites. Fragile élégie, La poussière du temps s’immisce dans les affres de l’exil, sillonnant chaque destin comme si le temps devait s’arrêter, comme si la mort devait surgir. Avec la collaboration de Tonino Guerra, l’acolyte, le poète, Angelopoulos avait entamé une œuvre d’introspection : L’Apiculteur (1986), Paysage dans le brouillard (1988), Le Regard d’Ulysse (1995), L’Eternité et un jour signaient son désir se pencher sur ce qui a fait devenir la Grèce telle qu’elle est aujourd’hui. Traversant les âges et les identités, le cinéaste a construit des motifs d’identité, réunissant dans un même élan la peur du devenir et la violence du présent.
Les personnages de la Poussière du temps s’efforcent de fuir, comme A/Willem Defoe qui en reconstituant l’histoire de ses parents déserte sa propre histoire – sa fille, délaissée, son ex femme fuyant son égoïsme. Le film s’ouvre sur des corps qui tentent en vain de se toucher, de se frôler, au milieu d’une Sibérie glacée, hantée par le fantôme de Staline (voir ce plan sublime et onirique, jonché de restes de statues échouées au sol, ou encore ces plans de foule qui salue une dernière fois le despote). C’est dans l’épars et la perte, l’éclatement, que les personnages accèdent à leur propre intériorité, comme cette scène où la petite Eleni, troublée par un chagrin d’amour trop grand pour elle, trouve refuge dans un squat peuplé de fantômes de la société, drogués, errants. Le film est un voyage. Celui-ci est habité par une croyance en l’état des choses. Loin de toute permanence, il nous pose la question suivante : que devenir quand les repères se déplacent ? 
La poussière du temps parle de recomposition. A travers Eleni, figure tout à la fois de la mère et de l’enfant – figure féminine intemporelle qui surgit dans les deux films -, nous traversons les frontières, tant physiques que psychiques. Le monde, celui du 20e siècle, est morcelé. Ni même la fin du 20e siècle n’a effacé les frontières (voir le nombre de voyages qu’effectue A/Dafoe : indifféremment, les appartements se succèdent, de Rome à Berlin en passant par New York, A. traverse ces espaces similaires, aux mêmes papiers peints, à la même tonalité, d’où son ex femme et sa fille, Eli, semblent s’évaporer), comme si malgré l’instantanéité et l’aisance du déplacement, quelque chose de la frontière existait encore, comme si le monde, malgré la mondialisation, n’était pas parvenu tout à fait à faire disparaître les frontières. La poussière du temps est un film non pas désespéré mais sans espoir. Le mur de Berlin est tombé, et pourtant, l’espoir qui a animé tant de gens alors est retombé. Le communisme a été l’utopie de Jacob, d’Eleni, de Spyros, mais le monde qui lui a succédé conduit Jacob à se suicider. Angelopoulos déploie dans son film toute l’envergure d’une pensée rongée par l’absence de devenir. Le suicide de Jacob, la volonté de mourir d’Eleni la petite fille, signent la fin d’une linéarité, et le besoin de quitter un monde qui a changé. Résolument, le dernier film du cinéaste s’inscrit comme le chant du cygne d’un siècle.
 
Si le récit s’ouvre sur des scènes de groupe – la Russie stalinienne et son hymne au collectif -, il s’achemine au deuxième tiers vers le resserrement, tranchant le décor imposant, le découpant plus que jamais ne l’avait fait Angelopoulos, cernant les visages fatigués. Le cinéaste réussit le tour de force de nous faire parvenir à entrevoir que par delà les identités multiples, par delà l’exil et l’intensité vibrante que charrie l’Histoire, l’essentialité des personnages, leur résistance, réside dans leur frottement au présent. Jacob hurle à nouveau « Ne t’en va pas » à Eleni quand il la retrouve vingt ans après à Berlin, comme si le passé se rejouait éternellement au présent, l’eau de la rivière coule toujours des doigts d’Eleni vieillissante, ou encore le plan de la petite Eleni et de Spyros courant dans la blancheur immaculée d’un temps arrêté. La circularité que déploie le film se résume dans cette phrase prononcée par Eleni, la mère, lorsqu’elle évoque sa rencontre avec Spyros : « C’est comme si le temps s’était arrêté depuis que nous avons dansé ensemble ».
Ce n’est pas seulement une histoire de temps, ni un film sur l’affrontement du passé et du présent. C’est peut être encore plus la corporéité qui s’empare du récit, divisant les espaces pour mieux cerner une entité inexpugnable, un corps amoureux qui s’affranchit de la lourdeur du monde pour former quelque chose de nouveau. Les corps perdent de leur apesanteur, la danse légère des amants dans le métro berlinois égrène autre chose que de simples retrouvailles. Si le film cesse de croire en ce qu’il peut y avoir de mieux dans ce siècle ou celui à venir, c’est peut être pour affirmer que loin de chercher ou de refouler le changement, peut être faut il au moins se saisir du présent.
 
 

A propos de Sarah Mallégol

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