Steven Soderbergh – "The Informant !"

Portrait du cinéaste en imposteur ?

Drôle de film que ce The Informant ! Il démarre doucement, comme un film de série B, dont il a la facture. Le film, censé se dérouler dans les années 1990, donc à une époque pas si lointaine, frappe par le caractère piqué et délavé de sa photographie, comme dans un film des années 50. Les personnages, quant à eux, ont l’air de sortir tout droit des années 80. On pourrait se croire, n’était-ce le montage sautillant et rapide (rythmé par des ritournelles jazz que ne renierait pas Woody Allen), devant une rediffusion télévisée. On pense aussi plusieurs fois aux locaux du journal où travaillent les journalistes du Zodiac de Fincher, qui se situait très clairement dans les années 60/70 : on ne sait finalement pas trop quand on est. On sait par contre très vite où on est. Le film accumule et superpose les décors du quotidien de l’entreprise exportatrice : bureaux, salles de réunions, hôtels et salles d’enregistrement d’aéroports du monde entier, tous semblables, tous interchangeables. Le monde comme vaste décor.

Matt Damon
Matt Damon

Le héros (Mark Whitacre, soit Matt Damon, transformé en cadre sup’ pas sexy, moustachu et trapu) bonhomme banal, normalement ambitieux, et dont la sincérité fondamentale nous mène en bateau jusqu’à la première moitié du film, se promène à pas pesés dans ce décor, en même temps que démarre un suspense relatif sur la profondeur réelle de son honnêteté autour d’une intrigue qui mêle ententes illicites, fausses factures et FBI. Sans cesse transporté du déroulé de l’histoire à ce qui se passe dans la tête du héros – grâce à une voix off qui relate ses pensées spontanées, décalées, et un peu folles (forcément, face aux défilés des décors d’une banalité de film publicitaire) -, le spectateur se demande où Soderbergh veut en venir. Ce mécanisme rend petit à petit comiques les paroles que Mark Whitacre prononce dans la vraie vie, avec aplomb et à propos, preuve de sa capacité totale d’adaptation aux codes du monde dans lequel il évolue (on imagine que certains traders, récemment mis en cause par la justice, pourrait avoir ce profil). Ce léger décalage va aller en se creusant à mesure que le héros s’enfonce dans ses mensonges, à mesure qu’il s’obstine, contre tous, contre l’évidence même, à mentir, et à sortir des impasses du mensonge par l’invention de nouveaux mensonges, dont il semble ne plus pouvoir s’extraire, comme pris dans le labyrinthe qu’il s’est lui-même construit.
L’analogie entre le héros (en lutte contre le monde tel qu’il est, en même temps qu’il en tire toutes les ressources possibles) et le cinéaste (ou en général l’artiste) se fait alors de plus en plus forte, de plus en plus évidente.
Les scènes du procès, dans lesquelles Mark/Matt/Steven remercie(nt) l’assistance, comme lors d’une remise des Oscars, viennent confirmer cette impression. Soderbergh joue sans arrêt avec ses deux plans – premier plan de l’histoire, deuxième plan de la métaphore – avec l’habileté d’un virtuose, tout en semblant nous dire, comme son héros : "Pardonnez moi ! Je n’y peux rien, je suis comme ça, je ne sais pas ce que mentir veut dire, les histoires sont mon seul carburant, je ne peux pas vivre sans, même si j’en paye le prix".

Scott Bakula
Scott Bakula

Le film dépasse alors son statut de petit film à suspense sur un faux héros insaisissable pour prendre une dimension de vaste et sérieuse blague que Soderbergh semble se faire à lui-même (la calvitie finale du héros, qui renvoie à celle du cinéaste, renforce cette impression) en même temps qu’au spectateur. Le film soulève en effet de graves et intéressantes questions. Pourquoi inventer des histoires ? Qui va les croire ? Comment se prend-on au jeu ? Pourquoi se prend-on au jeu ? D’où vient le besoin d’inventer des histoires ? Quand cela s’arrête-t-il ? Faut-il être un grand malade pour y consacrer sa vie, quitte à la foutre en l’air ? Questions qui peuvent s’adresser à chacun d’entre nous.
Dans une dernière pirouette, le héros explique à son interlocuteur du FBI qu’il ne peut lui-même décider du fin mot de son histoire, que c’est à lui de trancher ! Comme dans la vie, c’est à chacun de décider de mettre le mot "fin", de chercher la vérité, ou de continuer en racontant une nouvelle histoire.

Une dernière remarque : The Informant !, en mêlant réflexion sous jacente sur le sens des histoires qu’on raconte et qu’on se raconte, et description des rouages biaisés et fondamentalement corrompus de l’entreprise capitaliste internationale, est une formidable illustration de "l’institution imaginaire du capitalisme". Mis au même plan et étroitement mêlé aux rebondissements de la fiction que déroule le héros, le système économique apparaît comme une fiction de plus, qui a besoin de notre adhésion pour fonctionner, adhésion contre laquelle tous les rappels à l’ordre de la loi ne peuvent rien. The Informant !, c’est donc plus qu’un drôle de film, c’est un film drôle, et brillant – sur la crise du capitalisme aussi.

A propos de Florence SACCHETTINI

Laisser un commentaire