Steven Soderbergh – "Piégée" ("Haywire")

Dans la carrière prolixe de Steven Soderbergh, Haywire apparaîtra facilement comme un petit exercice de passage, un interlude purement « genre » avec des stars… Si on s’abstient de ce genre de catégorisation et de hiérarchisation (c’est souvent le sens apparent et littéral qui fait souvent de critère principale à ce niveau), on peut pourtant se dire que ce dernier opus est l’une de ses plus belles réussites.
 
Qu’on apprécie ou non sa filmographie en long, en large ou en travers (et ce n’est pas toujours le cas de l’auteur de ces lignes, il est sans doute utile de le signaler), force est de reconnaître que depuis plus de vingt ans, le prodige à Palme d’Or de Sexe, Mensonge et Vidéo a su creuser son sillon dans une démarche singulière, alternant des productions aux dimensions très diverses, répondant autant à la commande aux contours glamours qu’au désir de film radicalement solo, en traitant toujours l’ensemble avec la même curiosité, la même envie de toujours profiter de tout ce qu’il peut  y avoir à filmer.
 
En faire un « auteur » sur le plan thématique et formel est apparemment plus compliqué, pourtant on remarquera au fur et à mesure à quel point ce cinéaste aime à dissocier le corps de l’image depuis son premier film (peut-être pour ça qu’il fut adoubé par un Wenders en deuil à ce niveau depuis longtemps)… en tout cas aimant mettre en relief comment le cinéma en soit recrée artificiellement l’incarnation jusqu’à en épuiser parfois le désir. Souvent classé comme esthète froid, le réalisateur de Full Frontal (titre globalement détesté et non choisi au hasard !) questionne en vérité pleinement cette question, au cœur par exemple de son remake de Solaris (son plus beau film ?) ou d’ouvrages mêmes bien mineurs comme son sketch d’Eros. Son précédent ouvrage, Contagion, plus que dans le mouvement globalisant épuisant à la Traffic, était d’ailleurs principalement intéressant dans sa manière de faire mourir rapidement et d’une manière très crue l’une de ses stars, Gwyneth Paltrow… sans parler du traitement infligé plus tard à Kate Winslett… A côté, il semblait se mettre en scène de manière troublante en internaute filou et poseur, le personnage de Jude Law pouvant concentrer beaucoup des réserves qui lui ont été parfois adressées.
 
Haywire pour sa part semble suivre le chemin du polar à la Out of Sight tout en choisissant un élément de casting qui rappellera indirectement Sasha Grey dans The Girlfriend Experience : en recyclant une actrice « non professionnelle », il donne le sentiment que son héroïne à la carrure impressionnante visite le cinéma parfois en touriste, glisse en lui même, avec tout ce qu’ici Gina Carano peu avoir de jeu minimaliste, de distance parfaite aussi avec tout le barnum apparent de l’intrigue et du dispositif qui l’encadre: complots entre gouvernements et milices d’espionnages privées, casting cinq étoiles, décors internationaux (un peu comme dans l’Enquète de Tykwer, c’est pourtant une évasion trompeuse : une grande propriétée, une chambre d’hötel, ont ici autant d’importance scénographique que Dublin ou Barcelone)…
 
Tout ça pour rappeler aussi que si les stars et le genre fascinent Soderbergh, c’est peut-être parce que l’image glamour est au cœur de l’illusion et de l’épuisement qu’il travaille. Michael Fassbinder, Antonio Banderas et Ewan McGregor ont ainsi des rôles, ou plutôt des évolutions dans leurs rôles, qui s’avèrent très atypiques et questionnent assez subtilement l’image que s’en sont fait les spectateurs. Channing Tatum, nouvelle coqueluche qui décolle véritablement cette année au box-office, est aussi exploité de manière assez habile, presque sensible dans une interaction très simple avec le personnage de Carano : un « non-acteur » de base lui aussi mais avec un corps ultra-voyant, Tatum étant un ancien chippendales et mannequin (et le prochain film de Soderbergh s’insipirera d’ailleurs du passé de l’acteur dans le domaine… fin de parenthèse). Si Michael Douglas est sans-doute plus dans un petit rôle classique (encore qu’il s’amuse un peu à renverser celui machiavélique de Gordon Gecko), les spectateurs français seront surpris de la belle prestation de Matthieu Kassovitz,étrangement exclu de toute mise en avant dans la promo française.
 
Il serait un peu de l’ordre du raccourci sans doute de comparer Haywire à Robert Bresson, et de le raccorder à sa politique des « modèles »… Mais toutefois peut-on se risquer à penser qu’il aurait peut-être aimé ce film par certains aspects ? C’est un régal en tout cas de voir aujourd’hui un cinéma d’action qui ne soit pas plombé par la mythologie excessive des personnages, la psychologie et les traumas de bazar, ou le désir d’identification à tout va. L’héroïque est laissé de côté au profit du seul mouvement, même celui qui se heurte aux obstacles frontalement et sans ostentation : murs, rideau de fer, ou animal lors d’une course poursuite en voiture… Haywire est un film qui cogne et doit jouer avec des délimitations bien précises, mais il exploite en ce sens l’espace à merveille. De fait, les scènes de « baston » ici sont filmées très larges, avec aisance, épure et pragmatisme, sans surdécoupage ni nécessité de coller au mouvement pour l’annihiler. La championne Carano peut profiter à son avantage du cadre, pour son fantastique jeu de jambes ou simplement se saisir des objets régulièrement à sa disposition. Soderbergh filme ces scènes aussi comme le reste, sans hiérarchie particulière : elles ont autant d’importance chorégraphique par exemple que les valses de sacs ou de téléphones portables qui peuvent les précéder.
 
 
Le personnage de Carano fonctionne sans avoir besoin de mythologie propre ou de fétichisme cinéphile façon Tarantino, elle intéragit seulement comme l’un des ces élément contre-nature qui peuvent donner au clinquant de l’ensemble une autre dimension, ouvertement truquée sans pour autant avoir besoin à tout prix et théoriquement de décortiquer toutes les coutures. D’autre part, si l’intrigue de Lem Dobbs peut être vu comme celle d’un thriller parfaitement ciselé mais très classique, on peut aussi choisir de se focaliser sur l’enjeu plus souterrain qu’elle propose quand à la liberté et l’autonomie que l’héroïne veut s’offrir. C’est en effet en l’état une future « concurrente » dangereuse et qui ne joue pas le jeu du « marché » de l’espionnage, car l’espionnage international ici est bien vu comme tel, un bazar économique à "carnet d’adresses" où l’on est supplenté comme n’importe quel entreprise. C’est uniquement en ce sens qu’elle doit être éliminée.

Contrairement à Jason Bourne ou aux super-héros actuels, pas de quête ni d’apprivoisement de pouvoir « bigger than life » à offrir au spectateur avide de fiction où se projeter: ici Carano reste  la même du début à la fin, raccroché d’ailleurs à un seul personnage (son père) dans un lien entier qui reste assez mystérieux et improbable (un intellectuel et sa fille formée chez les marines…). Le dernier plan du film est l’essence même du minimalisme de maestro effectué ici par Soderbergh : la figure de son actrice y apparaît comme un point final contenant la totalité de la puissance de son film, ni plus ni moins : un corps dense, opaque sur lequel le cinéma et ses artifices se butent avec délice (David Holmes n’a plus qu’à livrer le morceau le plus endiablé pour le générique de fin). Ce n’est sans doute pas pour rien que le manipulateur en chef, figure d’un cinéma de storytelling en crise peut-être, s’apprête à être sa dernière victime, hors champ…

 

En salle depuis le 11 juillet 2012

A propos de Guillaume BRYON

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