Steven Soderbergh – "Girlfriend Experience"

Steven Soderbergh est un petit malin, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Evidemment son dernier film en date (le 18ème en pile vingt ans de carrière, quand même) ne déroge pas à la règle. Engager une porn star (assez méconnue chez nous), Sasha Grey, dans le rôle d’une escort girl (in french : pute de luxe) et ne faire figurer AUCUNE scène de sexe dans son film, dans le genre, c’est pas mal.
Cela dit, on comprend vite que là n’est pas son propos, qui est plutôt une radioscopie d’une tranche de capitalisme upper class new yorkais pile au moment où survient une méga crise économique mondiale. Le sexe y est un commerce comme un autre, avec ses horaires de bureau (forcément un peu particuliers), avec sa difficile conciliation vie affective / vie professionnelle (forcément un peu plus compliquée que dans d’autres corps de métier), avec ses impératifs marketing (bonne réputation de l’enseigne, concurrence, expansion à l’international…).

Sasha Grey
Sasha Grey

Si le titre n’était pas déjà pris par une série télé britannique à succès, Girlfriend Experience aurait pu s’appeler Journal intime d’une call girl. Mais n’explorant pas le côté sexe et secrets d’alcôve, plutôt les aspects strictly business du métier, dans des tons et une esthétique extrêmement léchés et sans affects, un peu comme si Andrew Blake ou tout autre pornographe de charme réalisait un remake du Claire Dolan de Lodge Kerrigan.
Soderbergh aurait pu adopter une structure de récit linéaire (après tout, il y a une vague intrigue, plutôt conjugale, d’ailleurs), mais le mot "experience" ne figure par hasard dans le titre et le cinéaste se croit probablement trop malin (bis) pour cela. Le montage est donc éclaté, comme un puzzle à reconstituer. Rassurez-vous, les pièces s’assemblent à la fin, avec efficacité et élégance, Soderbergh étant tout sauf un mauvais cinéaste, il l’a suffisamment prouvé, y compris dans ses films ratés.
Seulement, comme à chaque fois avec ce type de montage "délinéarisé", on se demande ce que ce procédé apporte réellement au film. Serait-il vraiment moins fort en étant plus "classique" dans sa forme ou bien s’agit-il là d’un de ces emblèmes de "modernité" cinématographique dont Soderbergh n’a jamais été avare ?

Sasha Grey
Sasha Grey

Soderbergh est un malin (ter), car il introduit, non pas tellement la propre critique de son film, mi-fiction, mi-(faux)documentaire, comme l’indique la première scène, fausse piste trop évidente, du début. Mais plutôt la critique de son interprète principale. Le cinéaste étant un excellent directeur d’acteurs (la preuve : même Jennifer Lopez était bonne comédienne dans Hors d’atteinte !), Sasha Grey s’en tire bien pour son premier rôle "tradi", après une longue carrière de trois ans (!) dans le X, à tout juste 21 ans (on vous laisse calculer l’âge de ses débuts), carrière qui n’est d’ailleurs a priori pas terminée, même si elle démontre ici que la barrière n’est pas infranchissable entre ces deux continents de la production cinématographique. Mais elle manque étonnamment de charisme, et le côté assez atone de sa prestation (et/ou de son personnage ?) est cruellement commenté par l’avis très corrosif laissé par l’un de ses clients sur son site référence de notation des escorts (il y aurait donc des critiques d’escort girls comme il y a des critiques gastronomiques ?!? on s’inscrit où, pour la formation ?). La mise en scène de Soderbergh ne nous offre aucune occasion de douter de visu de ce jugement assassin, et la dernière scène du film, un étrange "coït sans accouplement", moins qu’aucune autre.

Si vous ressortez de cette critique en vous demandant si ce film est finalement bon ou pas, dites vous bien que je partage votre perplexité. Allez, au bénéfice du doute…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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