Steven Soderbergh: "Effets secondaires"

Le dernier Soderbergh est un thriller intelligent et distrayant qui cumule pistes de réflexion sur la psychiatrie, l’industrie pharmaceutique et pur divertissement, à rebondissements savamment orchestrés.  Paré d’une mise en scène d’un beau classicisme – placée sous le signe d’Hitchcock et de Polanski – et d’un scénario au cordeau, Effets secondaires  avance masqué comme la momie de Trelkovski dans le Locataire, dévidant ses bandelettes au fur et à mesure, nous surprenant par son intrication d’intrigues en sous-couches.  
  

 

 


 

Le film commence sur un « Whodunit » trop évident pour être le vrai déclic narratif et ne pas être un simulacre. A cette vision d’un cadavre ensanglanté succède un flashback au récit particulièrement efficace, avant que l’affaire ne se corse vers la surenchère et la mise en abyme de manipulation.
Trois mois avant le meurtre, l’épouse du défunt, Emily, jolie et délicate comme un oiseau tombé du nid, avait justement, du mal avec le nid familial. Son mari fraichement sorti de prison aurait du apaiser son syndrome d’abandon. Las! c’est l’inverse : en proie à des idées noires, Emily va littéralement droit dans le mur- avec sa voiture. Obligée d’être suivi par un psychiatre, John Banks, lié par un juteux contrat à un labo pharmaceutique, la jolie Emily insiste pour que Banks lui prescrive de l’Ablixa, nouveau venu sur le marché des anti-dépresseurs. Julia, sa collègue à l’agence de pub en prend. Là, le cauchemar commence. La frêle Emily est prise de vertiges, d’angoisses invivables, subtilement incarnés par l’étonnante Rooney Mara, poupée ambivalente. Effets secondaires est beaucoup moins malsain et fantastique que Le Locataire de Polanski, mais Soderbergh sait créer lui aussi ce vertige du dédoublement et du trouble identitaire. Dédoublement du aux médicaments ou bien ?… Jude Law, impeccable dans ce rôle de psy ambigu, trop joli pour être honnête, résume l’ambivalence de la prise d’anti-dépresseurs. A sa sceptique femme, il répond fort à propos : «  Ca ne fait pas de toi quelqu’un d’autre, ça t’aide à être toi-même ».
Donc, très vite, trop vite, la jeune Emily est assaillie par « un banc de brouillard empoisonné qui lui affaiblit l’esprit ». Ce sont ses mots, sauf qu’après l’assassinat de son époux dont elle est accusée et qui compromet notre jeune psychiatre,  celui-ci découvrira qu’elle n’a jamais eu de collègue nommée Julia, que ces mots sont extraits d’un poème de William Styron, lu par sa boss. L’état d’hébétude dû aux médicaments, est tel que la tendre Emily a tout oublié, en état somnambulique ?

 

Ou bien, leurs effets secondaires seraient encore plus complexes et la Réalité plus mystérieuse ? 



 

 

En dire plus serait un crime de lèse-majesté gâchant le suspens de l’enquête menée par le trouble docteur anglais. Lequel résume bien son transfuge aux USA, disant « En Angleterre, on prétend que le patient est malade, ici qu’il se soigne ».
Et nous voilà partis pour un brillant passage politique sur l’impact des médicaments et le danger de leurs effets secondaires, dénoncé depuis 2004, dixit une émission TV. Le procès débute par une plaidoirie de Banks qui résume bien le dilemme : « Ce qui nous rend humain c’est que nous avons une conscience. Pour avoir une intention, il faut avoir une conscience. La conscience fournit un contexte qui donne sens à nos actes. Comment prouver l’intention sans conscience ? »,  puisque la prise d’Ablixa plongeait Emily dans des crises de somnambulisme.
Nous sommes au deuxième tiers du film, après un récit à la fois sensoriel et distant de la dépression d’Emily. Accusée, mais en état second, qui trinquera ? Emily ? Son trop proche psychiatre (il ont été vus ensemble, apparemment liés intimement) ? La psychiatrie en général ? Victoria Seibert, charismatique collègue et précédente analyste d’Emily ? Les laboratoires pharmaceutiques ?
Comme le suggère Banks/Law : « Un comportement passé indique –t-il un comportement futur ?»
Soderbergh aborde ces passionnantes interrogations pour mieux les balayer avec d’intelligents coups de théâtre d’autant plus astucieux qu’ils viennent poser d’autres questions, autant liées à la résolution de l’intrigue qu’à l’intensité du débat. La complexité des protagonistes (à part peut-être Deirdre, l’épouse un peu transparente de Banks ?) trouve son écho dans l’excellente interprétation générale et dans un décor seyant à merveille à ces glissements de sens : New York et ses changements d’ambiance radicaux d’un block à l’autre. Voilà longtemps que la ville (tellement « gentrifiée » depuis Juliani) n’avait pas été filmée de façon aussi insidieuse. Elle est menaçante sans que les cadrages léchés de Soderbergh ne soient jamais volontaristes, comme en témoigne la séquence clé où Emily est « vue par le plafond » tandis que son mari l’honore et qu’elle s’ennuie.

 

 

 

« Pour avoir une intention, il faut une conscience » : cinéaste avéré, omniscient, Soderbergh a beaucoup d’intentions qu’il fait passer à travers le film, sans jamais tomber dans le piège du film à thèse, transcendé qu’il est par une dramaturgie futée sans être sur-écrite, engendrant l’air de rien de fascinantes hypothèses autour de la dépression et de son traitement. Pas un remède, ni un grand film malade mais une proposition de passer cent cinq minutes sacrément ingénieuses et palpitantes !

A propos de Xanaé BOVE

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