Srdjan Dragojevic – "La Parade" ("Parada")

Disons-le clairement : l’affiche ne donne pas envie. Elle semble nous inviter à voir un film plutôt schématique : les gays d’un côté, les skins de l’autre et surtout, marketing maladroit : La Parade est présentée à tort comme une suite de La visite de la fanfare, ce qui est faux.
 
Le film israélien d’Eran Kolirin était pour le coup, bien plus schématique et boul d’hum facile : bouleversant d’humanité, avec des personnages taillés au cordeau pour être des stéréotypes plaisants et une happy end inoffensive, où comment les Juifs et les Arabes font la paix, etc….
Ici, le trait se veut plus grossier au départ pour s’affiner de plus en plus par la suite, partant du cliché pour le subvertir. Et surtout, pas de fin idyllique mais tragique parce que La Parade est basée sur des faits réels. Depuis la chute de Milosevic, une seule gay pride a pu être organisée à Belgrade.
C’est une des (nombreuses) bonnes surprises de La Parade : à la fin, l’émotion réelle surgit, et on a fait bien plus que rire des personnages, on a ri avec eux et on est en empathie avec leur tristesse.
Film engagé, émouvant, La Parade est avant tout, une comédie désopilante, doublée d’un road-movie.

La Parade n’épouse pas moins de 4 genres (comédie, film engagé, drame, road movie), se dégustant comme un mille-feuilles : pas toujours fin, mais savoureux et surtout, très généreux.
Il ne fallait peut-être pas moins de quatre tonalités pour s’attaquer à un projet aussi ambitieux que singulier, sous ces apparences modestes.
Le point de départ obéit à une trame classique de comédie : la rencontre improbable de deux êtres opposés qui va s’avérer fertile en rebondissements, conflits et amitié inattendue, in fine. Sauf que cette trame a priori simple et routinière, est corsée par la traversée des pays balkaniques: ainsi, le duo désassorti, se retrouvera flanqué de trois truculents spécimens issus de l’ex-Yougoslavie. Et le pourquoi de cette équipée est d’autant plus délectable que tous ces ex-criminels de guerre, farouchement homophobes, sont recrutés pour assurer la bonne marche de la première Gay Pride à Belgrade, menacée par les néo-nazis.


Tout ça parce qu’un couple gay militant croise par hasard la route d’un gangster et de sa fiancée. D’où le duo délicieusement improbable : Melon, le gangster macho et belliqueux et Radmilo, le vétérinaire inverti et peureux.
Le film annonce la couleur avec un panache frontal dès le générique :
«Tchetnik : terme péjoratif pour désigner un Serbe.
Employé par les Croates, les Bosniaques et les Albanais du Kossovo »
« Oustashi : terme péjoratif pour désigner un Albanais du Kossovo .
Employé par les Serbes, les Bosniaques et les Croate»
« Shqiptar : Employé par les Bosniaques, les Croates et les Albanais du Kossovo »
« pédé » : terme péjoratif pour désigner un homosexuel. Utilisé par tout le monde ».
 
Durant près de 2H (qui passent à toute allure), les minorités vont être questionnées, bousculées dans un tonique plaidoyer pour la tolérance, dépourvu de pathos, avec une fin franchement bouleversante- n’étant pas « spoiler » dans l’âme, je vous en laisse la découverte.
 
Vingt ans après les faits qui ont miné l’ex-Yougoslavie, Dragojevic a l’audace d’embarquer deux serbes : Radmilo, homo froussard, et Melon, l’hétéro magouilleur bling-bling, en compagnie d’un croate au sang chaud, d’un albanais du Kosovo dealeur d’héroïne et d’un musulman bosniaque receleur de films X  dans la mini rose de Radmilo!
Dit comme ça, ça peut paraître grossier, c’est surtout jubilatoire et profondément humain. Comme ces ex-criminels de guerre, tatoués et ventripotents, à la virilité éthylique et bourrine, La Parade regorge de subtilités et decoups d’éclat insoupçonnés. A l’image de l’hilarante et touchante scène de visionnage du péplum Ben Hur qui met d’accord tout le monde : homos, hétéros machos, bosniaques, serbes, etc… Avec deux visions diamétralement opposées suivant qui regarde : lecture testostéronée d’un côté, relecture crypto-gay de l’autre.

 
Entre les Frères Coen (période Lebowski, Fargo) et Kusturica, Dragojevic donne corps à une galerie de personnages hauts en couleur, depuis la bimbo guerrière qui sait déjouer les embuscades terroristes avec son manteau Versace (sic !), jusqu’au dealer albanais qui utilise les chars de guerre comme des Bancomat et les faucons comme passeurs de drogues!
 
Le Festival de Berlin ne s’y est pas trompé en récompensant ce film par trois prix qui traduisent bien sa richesse et sa faculté joyeuse et salvatrice à concilier les paradoxes : le prix Oecuménique, le Prix du Public et le Prix Teddy Bear du public, qui prime le meilleur film à thématique homosexuelle.
 
Après avoir vu La Parade, le ministre croate des affaires sociales a demandé à des vétérans de guerre de protéger la Gay Pride à Split, en Croatie. Certes, ils les ont envoyé balader, mais, ça n’empêche que le film a influencé la réalité.
Que demander de plus au cinéma quand, outre nous faire rire aux larmes, il a un impact sur un quotidien plombé ? 

A propos de Xanaé BOVE

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