Ne vous fiez pas à la texture romantique des premières images de The Young Lady, à cette impression de pénétrer dans un univers familier, à la fois sensible et mélancolique. Car si le film a pour cadre une maison perdue au beau milieu de la lande, s’il évoque dans ses premières minutes la relation fusionnelle d’une jeune fille à la nature, le parallèle avec les Hauts de Hurlevent s’arrête là. Drame social, fait-divers macabre, chronique de l’ennui et de la désillusion amoureuse, The Young Lady est en réalité plus proche de Madame Bovary que du romantisme exalté des sœurs Brontë. Florence Pugh – jeune actrice absolument sensationnelle et au minois irrésistible – y incarne une très jeune femme qu’on a mariée à un gentleman plus âgé et constamment absent. Surveillée par un beau-père tyrannique, soumise aux visites d’un prêtre inquisiteur et au regard impitoyable des domestiques, Katherine vit son mariage comme un enfermement. Un jour, elle tombe amoureuse de Sebastian, jeune palefrenier travaillant sur le domaine de son mari. Assujettie à sa passion, Katherine est alors prête à commettre les pires forfaits pour préserver son amour.

Copyright Betta Pictures

            Le film semble divisé en deux parties : la première, quasiment dénuée d’action, est magistrale. Notons au passage l’impressionnante maîtrise d’un réalisateur qui signe là son premier long-métrage. On ressent dans la première partie de The Young Lady la montée de l’ennui et de la rage silencieuse. La rareté des dialogues, l’utilisation de plans fixes, l’omniprésence d’une lumière froide, et le statisme de Katherine réussissent parfaitement à dépeindre le quotidien d’un personnage qui s’étiole chaque jour un peu plus. Mais cette femme mutique et corsetée, aux cheveux relevés en un chignon sévère, va laisser la place dans la deuxième partie du film à une héroïne qui conquiert son autonomie en se réappropriant son corps et en découvrant le plaisir. L’apprentissage de la liberté passe par la libération de la parole et par la nudité. Celle-ci témoigne chez le personnage féminin d’une insouciance liée à la passion amoureuse mais se veut aussi un défi à l’autorité des pères et à la pudeur. C’est ainsi qu’on pourrait être tenté de voir dans la Katherine de The Young Lady une ancêtre de la Lady Chatterley de D. H. Lawrence, à cette différence près qu’à l’époque victorienne, l’épanouissement et l’éveil à la sensualité féminine se paient.

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            Ce personnage n’est pas issu de l’imagination du réalisateur mais provient d’un roman russe écrit par Nicolaï Leskov en 1865 intitulé La Lady Macbeth du district de Mtsensk. William Oldroyd a adapté le récit à l’Angleterre rurale et minière de la fin du XIXème siècle et s’est permis quelques libertés par rapport à l’intrigue originelle, redessinant ainsi les contours de son héroïne. [Attention spoiler !] Alors que le roman de Leskov – tout comme la pièce de Shakespeare – se termine[nt] par la mort tragique du personnage féminin, The young lady propose une fin plus ouverte. Dans la pièce ou le roman, le châtiment de l’héroïne, coupable d’hybris ou de démesure – la soif de pouvoir chez Shakespeare, la jalousie amoureuse chez Leskov – rétablissait une forme d’équilibre. Rien de tel dans le film où le personnage survit et doit, en guise de punition, faire face à l’opprobre et vivre dans l’isolement. L’absence de dimension morale dans le film constitue un véritable écart par rapport à l’œuvre d’origine et témoigne chez le réalisateur de la volonté de consacrer la « victoire » de Katherine (cf. entretien). On mesure alors l’audace de William Oldroyd dans le choix d’une telle héroïne. Mais si le réalisateur prend nettement parti en faveur de sa « young lady », il n’est pas certain que le spectateur ait un avis aussi tranché. Le fait d’aimer à perdre la raison peut-il légitimer des meurtres de sang-froid ? L’émancipation d’une femme de cette époque ne peut-elle passer que par une réappropriation et un redoublement de la violence masculine ? Autant de questions qui interdisent de considérer Katherine simplement comme une victime ou un bourreau…

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                On peut dès lors interroger les intentions du réalisateur car, par bien des aspects, son film met en scène la naissance d’un monstre. Le spectateur observe les progrès de la folie chez un personnage de plus en plus insensible et le choix de montrer tous les méfaits de l’héroïne, y compris lorsque ceux-ci s’apparentent à un spectacle insoutenable, pourrait aller dans le sens de la peinture d’un monstre. A cet égard, c’est peut-être la Thérèse Raquin de Zola qui constitue l’analogie littéraire la plus féconde : Thérèse ou Katherine commettent des actes sordides pour parvenir à vivre leur amour. On retrouve comme chez Zola une répartition originale de la virilité et de la culpabilité au sein du couple illégitime : alors que Laurent ou Sebastian sont hantés par le souvenir de leurs crimes, le personnage féminin n’éprouve lui aucun remords et se démarque par une forme de virilité et de sauvagerie. Cependant, le personnage de Thérèse Raquin obéissait chez Zola à la loi du tempérament et ne prenait son sens qu’en regard des hypothèses naturalistes du romancier qu’il venait confirmer. Dans The Young Lady, le déséquilibre n’est pas inhérent à l’héroïne, celle-ci est poussée à bout par hommes qui l’entourent. Lors de sa nuit de noces, Alexander, l’époux de Katherine, la rejette violemment et lui avoue qu’elle a été « achetée » avec un lopin de terre, la réduisant ainsi au rang d’animal ou d’objet.

            Dès lors, The Young Lady apparaît au moins autant comme le portrait d’une meurtrière que comme la représentation d’un univers où prime la loi du plus fort, où les personnages se livrent une lutte à mort pour la domination. William Oldroyd lève ainsi le voile sur une époque où, sous des dehors respectables, règne une brutalité sans nom, où les rapports humains sont marqués par de terribles rapports de force qui s’étendent jusque dans la cellule familiale. La violence est partout, elle s’exerce à tous les niveaux de la société et se décline sous ses formes physique, psychologique, et verbale. Quasiment tous les échanges de parole dans le film se résument à des injonctions. Katherine n’est pas la seule à pâtir de cette violence : à quarante ans passés, Alexander est sans cesse rabaissé par son père, Anna, la femme de chambre, est humiliée dans une scène d’une violence extrême par ceux-là même qui sont censés être ses égaux. Si on ne peut l’excuser, on mesure ainsi mieux l’évolution de l’héroïne dont l’affirmation virile relève d’une forme de résistance contre l’ordre établi et d’un retournement des codes patriarcaux.

Durée : 1h29

A propos de Sophie Yavari

2 comments

  1. Bast

    Un film en effet assez radical, limite Haneke dans son regard. Le point du vu féminin est cohérent et implacable par rapport aux contextes de l’époque. Belle chronique.

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