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Parmi les œuvres qui font la notoriété du cinéma français à travers le monde et sur lesquelles producteurs et cinéastes étrangers lorgnent pour en faire un remake dans le dessein d’engendrer un nouveau succès aux recettes aussi inespérées qu’astronomiques, Les babas cool figurerait-il en bonne place ? Le film de François Leterrier ferait-il partie des plaisirs coupables de Thomas Vinterberg qui lui vouerait un culte secret ? En aurait-il signé, avec La Communauté, une nouvelle version inavouée, non-officielle, ou un vibrant hommage en souvenir d’un certain cinéma français oublié où l’engagement se mêlait à la qualité, la forme entrait en adéquation totale avec le fond ?

Cependant, l’intrigue de La Communauté, située dans les années 70, ne relève pas de la comédie et met en scène un couple aisé qui hérite d’une grande maison dans un quartier huppé de Copenhague. Journaliste à la télévision, Anna convainc Erik, professeur d’architecture, de tenter l’expérience de la communauté. Amis et nouvelles connaissances vont les rejoindre dans cette aventure où tout se décide de façon collective. Couple heureux et épanoui, Anna et Erik voient leur bonheur être perturbé par l’arrivée d’une jeune étudiante dans la vie d’Erik.

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Depuis Festen, Thomas Vinterberg aime explorer des microcosmes, de la famille de ce premier long-métrage à la population d’une petite ville où tout le monde se connaît dans La chasse. Tel un Claude Chabrol scandinave, il observe et exhume d’embarrassants secrets, dénonce les hypocrisies petites bourgeoises et règle leurs comptes aux conventions sociales. Avec La Communauté, le réalisateur renoue avec une partie de son passé et propose un cinéma à première vue plus apaisé, baigné d’une certaine nostalgie. « J’ai vécu au sein d’une Communauté entre 7 et 9 ans », raconte-t-il. « C’était une époque fantastique, empreinte de folie où je vivais entouré de bières, de conversations universitaires de haut niveau, d’amour et de tragédies personnelles. En tant qu’enfant, chaque jour était un conte de fée. Quitter l’intimité de sa chambre et se retrouver dans les parties communes de la maison pouvaient offrir une multitude de scènes surprenantes du simple fait des autres résidents et de leurs diverses excentricités. »

Le film de Thomas Vinterberg regorge de personnages insolites qui entraînent des situations extravagantes, drôles et décalées. Pourtant, la Communauté du titre évoque plus une époque, une décennie où tout était possible, où les espoirs les plus fous habitaient encore le cœur de chacun qu’à se centrer sur la vie en communauté en tant que telle. « Les dîners de groupe qui se tenaient du jeudi au dimanche se transformaient généralement en soirées sans dessus dessous, parfois chaotiques », se souvient le cinéaste. « La notion de « réunion domestique » était reine : une réunion démocratique au cours de laquelle les membres de la Communauté partageaient et échangeaient sur n’importe quel sujet qui leur tenait à coeur. Bien que la Communauté fut composée de penseurs bien éduqués, la vie d’alors semble maintenant extrêmement naïve et idéaliste, pleine d’espoir dans le futur. » Thomas Vinterberg arrive à capter ces frasques, ce bordel organisé, ces utopies alors encore palpables grâce une caméra libre et proche des protagonistes et un montage dynamique.

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Refusant le dictat de la beauté parfaite estampillée zéro défaut, Thomas Vinterberg offre quelques moments de grâce d’une belle sensualité d’un couple dans la quarantaine faisant l’amour, de son héroïne, accusant la même tranche d’âge et qui prend les traits de Trine Dyrholm, sous la douche. La mise en scène se fait délicate, pudique, même lorsqu’il s’agit de filmer les corps nus des membres de la Communauté à l’assaut d’une eau glacée. Le regard du cinéaste ne se fait pas voyeur, mais exalte la joie de vivre d’individus qui font fi des barrières sociales et d’âge.

Même si le cinéaste danois ne s’est jamais définitivement coupé du Dogme, son filmage à l’épaule au format cinémascope et sa direction de la photographie aux teintes ocre arrivent à saisir l’ambiance si particulière des années 70. Le film acquiert ainsi le souffle d’un chronique dramatique traversée par la grande histoire et ses aléas en rythmant ainsi la petite. Tout au long du film, l’actualité impose tonalité et humeur à l’atmosphère du film, parlent du temps qui passe avec son écriture elliptique, et traduisent l’évolution des personnages et leur état d’esprit.

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Surtout, La Communauté, en relatant plusieurs histoires d’amour, souvent malheureuses, qui expriment la fin d’une époque, dresse un beau portrait de femme, la blonde quadragénaire qui voit son bonheur fuir entre ses doigts et dont la caméra traque le regard empreint d’une indicible tristesse. Alors que certaines idylles naissent, annonçant un avenir radieux, un renouveau, la transition vers une renaissance, d’autres se terminent dans la souffrance, signifiant la fin des idéaux. L’amour et la mort parcourent le film de Thomas Vinterberg, tels des rites de passages. Avec ses passages drôles et exubérants auxquels répondent des scènes tendres et intimes, La Communauté prend surtout les allures d’une œuvre profondément mélancolique. Un long-métrage dont l’écho de l’époque qu’il dépeint raisonne encore aujourd’hui alors que mutations sociales et politiques sont nuancées de confusion idéologique.

De même que le film réalisé par François Leterrier en 1981 sonne la fin d’une utopie politique, d’un mode de vie qui se voulait libertaire et plus authentique. Finalement, La Communauté reste bien éloigné de sa  verve comique et quelque peu caricaturale, non pas pour le pire, mais pour le meilleur.

 

La Communauté

(Danemark – 111min – 2015)

Titre original : Kollektivet

Réalisation : Thomas Vinterberg

Scénario : Thomas Vinterberg et Tobias Kindholm d’après la pièce Kollektivet de Thomas Vinterberg et Tobias Kindholm

Direction de la photographie : Jesper Tøffner, DFF

Montage : Anne Østerud et Janus Billeskov

Musique : Fons Merkies

Interprètes : Trine Dyrholm, Ulrich Thomsen, Helene Reingaard Neumann, Martha Sofie Wallstrøm Hansen, Lars Ranthe, Fares Fares, Magnus Millang, Julie Agnette Vang, Anne Gry Henningsen…

En salles, le 18 janvier 2017.

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A propos de Thomas Roland

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