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D’abord, il y a des gens qui s’aiment, qui se désirent, qui s’allument, qui s’ét(r)eignent, qui se déchirent, qui se baisent, qui se dévorent… Puis, il y a la transe. Un sentiment extatique émanant d’une science de montage qui intime à l’élévation ou à l’évanouissement, à un changement de l’état de spectateur en état de voyageur. Comme un trip, un shoot, une défonce de cinéma. Et d’ainsi pénétrer les sphères élégiaques du cinéma de Malick – pourtant, ici, plus terrien qu’à l’accoutumée – pour s’approcher de son essence : le lyrisme du sentiment amoureux et de ce qui en découle. Une fois le pacte passé, le dispositif accepté, ne reste rien du spectateur qu’un corps sans peau sur lequel s’étalera, se frottera la lumière. Il y a du jazz dans cet arrangement, il y a cette folle liberté dans le génie de Malick ; que l’on peut préférer plus ou moins mystique, plus ou moins construit mais qui reste toujours capable d’une effroyable précision dans ses mise en images. Fussent-elles portées par un souffle délesté de limites. Mais créer autant d’impressions par quelques plans enchainés, construits à même l’esprit, n’est-ce pas là une forme quintescente de cinéma ?!

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Là où le labeur improvisé du précédent opus de cette trilogie (To The Wonder, Knight of Cups) – fondée autour du mouvement permanent des âmes et corps amoureux – s’étouffait rapidement dans un mysticisme forcené et une morale pudibonde quelque peu sentencieuse, Song To Song se pare d’une énergie pop faite de liberté. Bien loin de tout jugement, Malick condense l’infime de l’existence posant une ellipse entre chaque plan pour ne laisser poindre que la vie dans sa plus simple expression. A l’image de ce cinéma qui magnifie l’indispensable insignifiance des destins amoureux. Ainsi, les jeux enfantins des amants, les caresses tremblantes, les regards, les longs ennuis à plusieurs se transforment en espaces vitaux, bouleversants et indispensables à la symbiose et qui – souvent – mènent aux plaisirs. Le film s’adapte à son sujet : futile et capital, pesant et virevoltant, impeuplé et débordant…

Mais c’est aussi une époque qu’investit Malick depuis quelques films. Une époque précédemment jugée par ses personnages religieux omniprésents. Et si l’on sent ici un regard plus perdu que véritablement neutre sur les mouvements populaires dans lesquels se déroule l’action, on sent l’intérêt du réalisateur plus porté sur le caractère absolu de l’amour et son état de flottement brumeux – peut être lié à la distorsion du siècle – que sur le siècle lui-même. C’est donc presque par velléité sociologique que Malick peuple son film de pop-stars aussi diverses que fascinantes (Iggy Pop, Patti Smith, Lykke Li et bien d’autres …), de culs balancés frénétiquement sur scène et de marche-pieds humains dans la fosse aux lions. C’est dans cette instabilité permanente que se tissent les brèves du film. Jamais vraiment débutées, jamais vraiment achevées. Personnages et spectateurs papillonnent de chanson à chanson, entre amour et désespoir dans un même élan à la seule différence que le spectateur, lui, ne reste pas. Il passe et puis s’en va.

Ces personnages ce sont avant tout des acteurs. Des comédiens que l’on regarde à travers le prisme du cinéma de Malick. De l’aridité de l’exercice – quoiqu’ici facilité par la présence d’échanges dialogués d’une folle poésie – découle une beauté sans limite. Peut être n’auront-ils jamais été aussi sensuels – leurs voix susurrent enjolivées par le souffle du vent omniprésent – et aussi physiquement fragmentés que dans le cadre de Lubezki. (Fidèle au style construit avec le cinéaste depuis quelques films). Dos, jambes, bras, mains, pieds, lèvres, yeux se mêlent, comme les images par le montage. Et les corps distincts finissent par se faire chimère, chacun représentant diverses sensibilités, divers caractères mais formant, ensemble, un tout fait de mélancolie, de joies, de peurs… Impossible d’imaginer où commencent et où s’arrêtent le jeu ou la simple présence. Ainsi, l’intégration de personnalités réelles semble évidente et ne pose jamais question.

C’est aussi qu’ils sont systématiquement lié à l’espace qu’ils habitent. Ascenseurs, forme d’élévation contre nature, champs surpeuplés privant la nature de sa fonction première, froideur inhumaine des battisses onéreuses… Malick, philosophe, sait que l’Homme est le produit de ce qui l’entoure, d’où il vient, d’où il vit. Où : une architecture, un lieu, un espace.

En somme, exploiter toutes les capacités de son cinéma, c’est ce que semble vouloir faire le réalisateur depuis plusieurs films. Dépasser toute forme classique de narration écrite – dont il s’était déjà éloigné il y a fort longtemps – et se fier au rythme, au son, à l’image. Exploiter le cinéma jusque dans ses tréfonds primitifs et ramener le terreau à la surface pour atteindre un point aussi exigeant que parfois hermétique où ne peuvent subsister que le sens profond et la patronne émotion. Il y va, ici, d’un acte d’amour…

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A propos de Lucien Halflants

1 comment

  1. Pauline

    Magnifique critique, si ce film de Malick inspire ce billet, c’est qu’il doit y avoir quelque chose de bon que mes sens aveugles n’ont peut-être pas perçu ?

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