Deuxième long-métrage du réalisateur Sunao Katabuchi, Dans un recoin de ce monde est un film où la merveille se niche dans le petit fait et le détail minuscule, à l’image de sa délicate héroïne, Suzu, que l’on suit de l’enfance jusqu’à l’âge adulte.

        C’est l’histoire d’une petite fille qui grandit dans les années 1930 et devient femme. Suzu, omniprésente à l’image, est très rapidement une figure familière du spectateur, qui pénètre dans son univers intime. L’usage d’une voix-off aux inflexions douces et mélodieuses favorise encore cette impression. La jeune fille grandit à Hiroshima quand, à peine âgée de 18 ans, un inconnu venu de Kure et croisé sur un pont la demande en mariage. Elle quitte le cocon familial, où elle vivait entourée de son frère et sa sœur, pour vivre auprès de sa belle-famille. Son mari, marin, s’absente souvent et Suzu doit faire face aux sautes d’humeur de sa belle-sœur. Elle se concilie toutefois les bonnes grâces de ses beaux-parents et se prend d’amitié pour sa nièce, la petite Harumi. Les tâches ménagères, la préparation des repas, le vêtement féminin, l’attitude que doit adopter une étrangère dans sa belle-famille, sont autant de petits faits vrais qui ancrent le film d’animation dans la réalité historique. Le quotidien est ainsi inscrit au cœur du film et son traitement fait l’objet d’une attention minutieuse, à la fois réaliste et sensible.

Copyright Selecta Visión

Copyright Selecta Visión

        Si le film s’ancre dans la réalité historique, c’est aussi qu’il donne à voir les terribles bombardements subis par les villes japonaises entre 1944 et 1945. A la prospérité des années 1930, qui coïncident avec l’enfance heureuse de Suzu, succède l’horreur d’une guerre dont les événements sont rendus avec une incroyable précision. Le drame vient alors s’immiscer dans le quotidien des personnages – tragédie dans laquelle les civils sont les premières victimes. La mention des dates auxquelles ont lieu les raids aériens au-dessus de Kure, à l’été 45, confèrent un aspect quasi documentaire au film et leur récurrence à l’écran traduit le rythme insoutenable de ces attaques. En donnant à voir la guerre du côté des vaincus, Katabuchi rend hommage à un peuple meurtri mais montre également l’admirable résilience de son héroïne. On aurait tort de se fier à la frêle silhouette ou à l’extrême réserve de Suzu : son aptitude à surmonter ses blessures, au propre comme au figuré, et sa capacité à ré-enchanter le quotidien font d’elle une héroïne incroyablement forte et attachante.

Copyright Selecta Visión

Copyright Selecta Visión

        Etourdie et rêveuse, Suzu se laisse guider par ses pensées et son trait, car elle ne cesse de dessiner. Elle nous emporte dans son univers onirique avec le crayonné subtil et la carnation pâle de ses dessins dont les figurations plastiques deviennent la matière même de l’image animée. Aux images du film se superposent des croquis au crayon, des aquarelles, des esquisses, qui traduisent une vision du monde toute subjective, particulièrement poétique. L’image alors se module et se transforme de manière virtuose, redessinant les contours imaginaires d’un paysage, à l’instar de ces flots écumants métamorphosés en lapins.

        On se souvient du très beau Miss Hokusai de Keiichi Hara, sorti en 2015, qui retraçait le destin méconnu de la fille du célèbre peintre d’estampes. Au-delà du don exceptionnel qu’elles partagent, tout oppose la dessinatrice obstinée et femme émancipée qu’était la fille d’Hokusai et notre héroïne. Dans le Japon des années quarante, Suzu ne saurait vivre de son talent et ne semble pas même concevoir qu’elle pourrait l’exploiter sérieusement. Pour autant, ce don agit à la manière d’un pouvoir magique : à travers ses dessins, l’héroïne parvient à transcender un quotidien souvent difficile, marqué par les privations, et à envoûter ses proches par son inventivité et son don de conteuse.

Copyright Selecta Visión

Copyright Selecta Visión

        Dans un recoin de ce monde est aussi un film sur la puissance onirique de l’image animée. Katabuchi adapte un manga de Fumiyo Kôno. L’écrivaine s’est impliquée dans le travail d’adaptation filmique, qu’elle considérait comme un aboutissement de son propre travail, en dialoguant avec toute l’équipe du film. Le character designer, Hidenori Matsubara, a été mis à l’épreuve pour rendre le trait délicat de la mangaka et donner une seconde vie à son œuvre. Le profil rougissant de Suzu quand elle commet un impair, comme sa circonspection face à des militaires la suspectant de trahison, dessinent un personnage pudique et naïf face à l’autorité patriarcale et étatique. Les planches privilégient une vue de haut sur un visage qui se dérobe et fixe ses pieds, absorbé par sa rêverie ou sa honte. Suzu, l’être minuscule, qui se perd en ville, ne sait pas encore trouver son chemin qu’elle doit affronter les terribles épreuves de la guerre. Et l’on saura gré à une fructueuse collaboration artistique de sublimer avec autant de grâce les déchirures historiques.

durée : 2h05

 

A propos de Sophie Yavari

A propos de Miriem Méghaïzerou

1 comment

  1. Emilie

    Réalité bien triste de la guerre et des bombardements, l’effet documentaire finit par nous happer, l’accélération de la fréquence des raids aériens permet aussi l’accélération de la cadence du film, dont la première partie m’a paru un peu trop longue. Suzu est attachante et ses croquis sont son mode de communication avec sa famille, les camarades puis avec sa belle – famille. Sa spontanéité amène aussi quelques notes d’humour dans la description de son quotidien, tout en pudeur et en poésie. Mais pour ma part, je regrette quelques moments de confusion et la longueur de la première partie.

Laisser un commentaire