Les réseaux sociaux, qui génèrent méfiance et scepticisme auprès des plus réfractaires aux nouvelles technologies, inspirent de plus en plus le cinéma fantastique, leurs travers étant une source inépuisable d’intrigues. Sur un canevas similaire à celui du film de Levan Gabriadze, Unfriended, Friend Request évoque les effets pervers et néfastes de la dématérialisation sur les individus et leurs actions tout en développant un univers où l’Internet remplace l’éther ou l’au-delà.

Comme son aîné états-unien, le film de Simon Verhoeven relève du slasher cyber-gothique dans lequel des adolescents subissent la vengeance d’une de leurs camarades, laissée pour compte et marginalisée. Humiliée par Laura Woodson, jeune étudiante brillante et populaire à qui elle voue pourtant une étrange adoration, Mari Na filme son suicide. Son corps disparaît et la vidéo se retrouve mystérieusement disponible sur les réseaux sociaux. Assaillis par des visions et des cauchemars, les amis de Laura périssent un par un dans d’atroces circonstances. Surtout, d’étranges phénomènes se manifestent sur le compte Facebook personnel de Laura, notamment avec l’apparition sur son mur des vidéos des meurtres sans qu’elle puisse les effacer. Mari Na peuple la toile comme Freddy Krueger peuple les rêves de ses victimes, créant ainsi une mythologie de l’Internet, devenu le temps de quelques films un espace surnaturel peuplé d’histoires et de légendes où sévissent des créatures maléfiques. Un monde où le virtuel semble prendre vie et échapper à son propriétaire, telle une intelligence artificielle.

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L’intrigue se révèle propice à une réflexion sur l’image tout en touchant des thèmes tels que la solitude, le regard de l’autre et le désir d’appartenir à une élite que quelques maladresses viennent entacher. Ainsi, le personnage du compagnon de Laura se montre des plus falots, ou encore, ce couple d’amis qui sombre dans le plus pur cliché hollywoodien avec la fille ronde de service qui sort avec le gars rond un peu rigolo. À la rigueur, ces figures peuvent entrer en contradiction avec le monde idyllique que chacun se construit sur les réseaux sociaux à coups de photos et de messages  et autres commentaires sympathiques. Simon Verhoeven décrit un monde factice où règne une certaine hypocrisie, où se cache une forme de violence insidieuse. Ce qui peut paraître bon enfant et marrant dans le virtuel amène cependant à de graves conséquences dans la réalité, comme le montre déjà Unfriended en 2014. D’ailleurs, le réalisateur fait une interprétations très judicieuse et contemporaine des miroirs noirs, symboles de la sorcellerie et de la corruption des âmes.

Par conséquent, l’esthétique du film oscille entre l’aspect froid et bleuté d’une page Facebook et celle, plus sombre, d’une ambiance gothique. L’absence de chaleur que peut donner le monde virtuel prenant vie avec les pixels est contrebalancée par une caméra souvent portée, accentuant ainsi un côté plus humain et fragile. Cependant, ce choix, à quoi s’ajoute un découpage/montage rapide, donne une impression de manque de finition, d’un tournage effectué dans l’urgence. La réalisation, qui privilégie l’efficacité au détriment d’une forme plus aboutie, s’adapte à son public : des adolescents habitués à ce que tout aille vite. Par conséquent, le film laisse peu de place à des plans plus longs et disposés à créer une peur insidieuse, la réalisation ayant tendance à glisser la souris plus vers le cyber que le gothique. « On ne voulait surtout pas montrer des acteurs en train de fixer un écran puis passer sans transition à des images statiques de ce qu’ils regardent », explique Simon Verhoeven. « Au contraire, nous avons fait l’effort de rendre ces images intéressantes, d’avoir des mouvements de caméra qui accompagnent les déplacements de la souris. Les efforts techniques nécessaires à la réalisation de ces images ont été immenses en termes d’angle de prises de vue et de synchronisation, même si pour un utilisateur régulier de Facebook cela va sembler très naturel. Il pourra se dire : « Bon, Laura reçoit un message et l’ouvre, et alors ? » Mais nous avons dû remplir toute la surface visible de l’écran d’ordinateur avec du contenu qui soit crédible, pertinent et authentique, afin que ces images, même si elles ne restent que quelques secondes à l’écran, semblent tout aussi réelles que si elles étaient statiques et que le public avait le temps de les lire en entier. » Avec sa réalisation dynamique, son montage abrupt et la présence d’une musique électronique envahissante, Friend Request reflète bien son époque, celle du tout virtuel et des apparences. Par des idées de mise en scène, Simon Verhoeven brouille les frontières entre le virtuel et la réalité.

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Le réalisateur arrive pourtant à utiliser ses décors de façon à rendre une atmosphère gothique, la direction de la photographie s’avérant particulièrement soignée dans les passages les plus inquiétants : une usine se transforme en château sombre et menaçant, un pavillon victorien en ersatz de donjon, de simples couloirs en corridors lugubres et angoissants et un train échoué en borne marquant la route vers les enfers. Autant d’éléments et de témoins contemporains que Simon Verhoeven arrive à détourner afin de les faire entrer dans un autre monde, celui d’un autre temps, plus reculé, plus obscurantiste. Cela malgré des lieux de tournage peu favorables à un héritage fantastique ou aux productions du même genre. « On a tourné quelques scènes aux États-Unis et en Allemagne mais l’essentiel du tournage a eu lieu en Afrique du Sud », précise Quirin Berg, l’un des principaux producteurs du film. « On y a trouvé des décors naturels et une lumière assez semblables à ceux de Californie. »

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Les effets sonores stridents qu’accompagnent de brusques raccords dans l’axe ne pourraient être qu’une technique éculée de faire naître la peur si celle-ci n’émergeait de manière aussi brutale et n’était accompagnée d’une atmosphère si inconfortable. Pour un film d’épouvante destiné aux adolescents, le réalisateur n’hésite pas à parsemer son film d’images malsaines, notamment sur la page Facebook de Mari Na. « Les images et vidéos de la page Facebook de Marina constituent un véritable film dans le film », souligne Quirin Berg. « Ce n’est peut-être pas perceptible tout de suite au public qui n’y voit que des ‘posts’ de différentes pages Internet. Mais leur création a nécessité énormément d’efforts. Nous avons passé presqu’un an sur ces effets visuels afin de donner à ces gifs et images le style et le contenu adaptés. » Ainsi, le métrage est augmenté de séquences animées, de petites vidéos qui distillent petit à petit un sentiment de malaise jusqu’à aboutir sur une horreur particulièrement glauque et craspec. Les scènes de meurtres sont effrayantes, parfois filmées avec une crudité que n’aurait pas renié le presque homonyme hollandais du cinéaste allemand, la subtilité n’entrant pas dans la définition de son style.

Avec une fin qui peut paraître téléphonée, le film s’inscrit néanmoins dans une réflexion sur l’image en général et fait également des réseaux sociaux le nouveau vecteur du fameux quart d’heure warholien avant une inexorable chute dans l’oubli. De quoi prêcher ceux qui préféreront toujours les pigeons voyageurs et les signaux de fumée aux écrans et aux claviers pour communiquer.

Friend Request

(Allemagne – 2016 – 92min)

Réalisation : Simon Verhoeven

Scénario : Philip Koch, Matthew Ballen, Simon Verhoeven

Direction de la photographie : Joe Heim

Montage : Tom Seil et Denis Bachter

Musiques : Gary Go & Martin Todsharow

Interprètes : Amycia, Debnam-Carey, William Moseley, Connor Paolo, Brit Morgan, Sean Marquette…

En salles, le 23 novembre 2016.

A propos de Thomas Roland

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