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Sharunas Bartas – « Peace to Us in Our Dreams »

Dans le cinéma de Sharunas Bartas aujourd’hui, il arrive que les gens parlent. Ils parlent pour lui demander pourquoi il ne parle pas. Ou pour dire qu’ils ne savent pas comment dire ce qu’ils voudraient dire. « Les mots ne sont pas tout », répond-t-il, ou bien ils sont « en nombre trop limité » pour décrire l’infinité des sentiments. Pour qui a suivi le cinéaste le plus mutique de Lituanie depuis trente ans qu’il tient une caméra, il s’agit de faire un petit travail de deuil avant de découvrir Peace to us in our Dreams. Et c’est sous le signe du deuil que semble s’inscrire son dernier long métrage, sélectionné en 2015 à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes.

Art majeur de la contemplation

Dans le parcours opiniâtrement indépendant de son réalisateur, à l’image d’un enfant qui franchirait les stades de Piaget, Peace to us in our Dreams marque une nouvelle étape, peut-être fondatrice, d’un cinéma qui accèderait au langage. S’il découvre un verbe minimaliste faisant superbement résonner le silence, si ses lignes de tension vont se tendre jusqu’à dessiner une tragédie grecque, le dernier film de Sharunas Bartas ne s’encombre pas pour autant de codes narratifs et autres ressorts dramatiques. Même si les premiers plans de Peace to us in our Dreams semblent nous rappeler ceux de The Deer Hunter, il nous entraîne très vite sur une piste autre, unique, sans équivalent dans le cinéma contemporain. Une expérience intime tout à la fois picturale, sensorielle, existentielle et poétique au sens profond du terme. Une expérience fondée en premier lieu sur un travail épuré de contemplation qui dissout les notions de temps et d’espace comme le ferait une méditation. Le long trait en pointillés tracé par une poule d’eau au dessus d’une eau étale joue à parts égales avec le portrait du voisin violent et aviné, ou de son fils qui le fuit et le poursuit.

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Peace to Us

Egalement dans le cinéma de Bartas aujourd’hui, ce n’est plus le terrible hiver lituanien ou sibérien qu’aucun brasier ne parvient à réchauffer. La maison n’est plus une vieille ruine reconstruite par l’équipe comme dans The House, mais un refuge, presque un foyer harmonieux et ordonné (« ce n’est plus l’écurie, ici ? » s’étonne une visiteuse impromptue). Des peuples ou êtres rares et perdus n’errent plus dans les confins inconnus. La dévastation ne s’inscrit plus au cœur des choses et de l’image, mais affleure parfois entre ombre et lumière derrière des visages peints comme des paysages. Et surtout, parmi ces visages, celui iconique de Katarina Golubeva, l’ancienne compagne disparue du réalisateur laisse place à celui de sa fille Ina Marija Bartaite, bouleversante, saturant l’écran du souvenir de sa mère qu’elle fait ressusciter en jouant de sa ressemblance derrière un fin voilage. Sharunas Bartas joue le personnage masculin tandis que sa caméra capture la sauvagerie tourmentée de sa nouvelle compagne violoniste, Lora Kmieliauskaite.

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Le cinéma de Bartas retrouve ici l’écriture intime voire autobiographique qui était la sienne dès ses premiers longs métrages. Katarina Golubeva déploie son ombre sur le film et les douloureux questionnements de son enfant, auxquels son père tente d’apporter sans l’enfermer une réponse bienveillante et douce. Champ, contre champ, velours infini de la peau, le soir descend, la caméra refusant obstinément d’entrer dans le moindre calcul d’une durée quelle qu’elle soit. Si bien nommé, Peace to Us in Our Dreams signe le temps de l’apaisement ou de sa quête. Car il s’agit de vivre ou de survivre. La mort viendra, mais circonscrite, exterritorialisée en dehors de la maison. Sharunas Bartas a définitivement choisi l’acceptation de la vie.

Film lituanien, français et russe de Sharunas Bartas avec Sharunas Bartas, Lora Kmieliauskaite, Ina Marija Bartaite. 2015. Musique Alexander Zekke. DCP, couleur, vostf, 1 h 47. Norte Distribution. Sortie nationale le 10 février.

 

Peace to us in our Dreams marque le coup d’envoi de la rétrospective intégrale que le Centre Pompidou consacre à l’artiste lituanien jusqu’au 6 mars 2016. Douze courts et longs métrages – comprenant l’autoportrait commandé par le Centre, Où en Etes-Vous Sharunas Bartas ? – assortis de deux documentaires lituaniens, Earth of Blind et Sharunas Bartas, an Army of One et de deux films de Léos Carax et Claire Denis avec Bartas comme acteur : Pierre ou les Ambiguïtés et Les Salauds.

Parallèlement à la rétrospective se tient une expo de photos inédites du réalisateur, Few of Them au Passage de Retz à Paris tandis qu’un ouvrage collectif paraît, dirigé par Robert Bonamy chez l’éditeur De l’Incidence, Sharunas Bartas ou les hautes Solitudes.

Programme de la rétrospective:

https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/c9Xe5pL/rzyk5dG

A propos de Danielle Lambert

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