Sebastiàn Lelio signe un nouveau portrait de femme, juste après son puissant Gloria salué par la critique et la Berlinale en 2013. Le cinéaste chilien joue avec les codes du genre. Marina est une femme comblée. Orlando lui offre des cadeaux, des voyages, lui fait l’amour avec passion, mais le scénario idyllique de départ vire au cauchemar lorsqu’en pleine nuit, l’homme aimé, pris de malaise, meurt subitement. La vie de Marina bascule. Tous lui sont hostiles, les médecins, la police, la famille de son amant de vingt ans son aîné. La différence d’âge ne suffit pas à expliquer cette vague de haine qui la submerge.

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Le titre annonce une femme fantastique, fantastique mais comment ? Lelio lève doucement le voile comme Orlando retire un vêtement pour embrasser une poitrine plate. Marina n’a pas toujours été une femme. Le film maintient jusqu’au bout avec une pudeur certaine la réalité sexuelle de Marina, comme dans ce plan où en lieu est place de son sexe un miroir vient refléter le visage d’une femme, son visage à elle. La pudeur du personnage exacerbe la brutale vulgarité des autres, ceux qui veulent savoir ce qu’elle a dans le pantalon et l’insupportable semble résider pour tous dans cet indécidable : femme ou homme. Quelle est son identité sexuelle ? « Marina Vidal, c’est un surnom ? » lui lance un médecin acerbe.

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Le plus intime devient public et objet livré en pâture à ceux qui l’entourent. Virée de l’appartement d’Orlando, obligée de subir des examens génitaux, défigurée par la famille à l’aide d’un ridicule rouleau de scotch, malmenée par la vie, elle lutte, grimpe sur des voitures, refuse le nom de chimère qu’on veut lui coller sur la face. Elle détache une à une les étiquettes que chacun vient déposer sur son corps : femme vénale, prostituée, monstre hybride c’est toute la société que Lelio interroge à travers le regard de Marina au miroir. Miroir d’un groupe qui refuse la différence, la réprouve, la met au ban. Quelles limites entre la norme et la marge, l’anormal et l’anomalie ? Una mujer fantastica incarne l’abolition des frontières. Freud avait déjà démontré combien la normalité n’existait pas en matière de désir et de sexualité, définissant d’emblée la libido comme « vagabonde ». Marina substitue ainsi une nouvelle dimension à la vie. Tous lui refusent la possibilité d’être la compagne du disparu, la possibilité d’enterrer son amant, la possibilité d’exister. De vexations en humiliations, elle s’efforce d’obtenir une forme de légitimité aux yeux d’un monde ouvertement hostile. On l’aperçoit dans une image arrêtée luttant contre les éléments eux toujours en mouvement, ultime métaphore de son combat. Devant tant de haine, elle clame son droit aux larmes, au deuil comme à l’amour. Le film, pourtant très maîtrisé en matière de mise en scène et servit par la prestation remarquable de Daniela Vega, actrice transgenre au physique sidérant, ne réussit pas vraiment son brusque virage final. Il bifurque lors d’une dernière demi-heure un peu vaine dans un tour de piste poussif comme s’il n’avait pas su comment maintenir la force de son sujet.

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