Mateo et Valeria sont amoureux et ont choisi de garder l’enfant qu’elle porte, malgré leur dix-sept ans. Ayant rompu tout contact avec ses parents, la seule famille de Valeria qui l’accompagne est sa grande sœur Clara – de père différent – avec qui elle vit seule. A deux mois du terme, cette dernière passe l’interdiction d’informer leur mère Avril de cette grossesse afin qu’elle puisse les aider. Contrairement à la famille de Mateo qui n’approuve pas les choix de l’adolescent et le renie totalement, Avril quitte Guadalajara pour s’installer chez ses deux filles, à Puerto Vallata.

Dans ses deux précédents films – Después de Lucía (Prix du Meilleur Film à Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2012) et Chronic (Prix du Scénario en Compétition officielle au Festival de Cannes en 2015), le quotidien des personnages de Michel Franco n’était que souffrance contre laquelle ils devaient engager une lutte de chaque instant. Pour ne pas sombrer face à la froideur et à la monstruosité humaine, les mensonges étaient les seules protections qui leur permettaient de reprendre souffle, les condamnant aussi à perdre peu à peu leur identité, au point de n’être plus que des individus à côté de leur propre vie, des corps vides tels des objets qui n’avaient d’autres choix que de se couper du monde, s’isoler, abandonnant même leur famille pourtant bienveillante, pour survivre.

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Mensonges, trompe-l’œil, doutes : au travers cette histoire de maternité et de lien fille|mère, le réalisateur mexicain retrouvent ses thèmes de prédilection. Alors que Les Filles d’Avril (Prix du Jury à Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2017) s’ouvre rapidement sur leur rapprochement, qui pourrait donc paraître en contradiction avec l’idée de l’abandon jusque-là si présente, la bienveillance d’Avril (Emma Suárez) n’aura d’autre but que de mieux s’immiscer dans leur vie en commençant par celle de Clara (Joanna Larequi), en prendre entièrement le contrôle, jusqu’à s’approprier celle de Valeria (Ana Valeria Becerril).

Michel Franco ne lâche pas ses personnages, il les colle, les observe s’ébattre comme sous un microscope, chaque bruissement du réel, chacun de leur souffle provoquant une tension continue. Aussi, mêmes toutes portes ouvertes, il réussit à donner aux Filles d’Avril l’atmosphère d’un huis-clos. Et ce sont ces gestes les plus anodins et répétitifs qui créent ce sentiment de défaillance, de dysfonctionnement, comme peuvent en témoigner ces scènes réitérées où Avril conduit, choisit la layette… Les longs plans-séquences et le son ultra réaliste, sans accompagnement musical, qui restitue le moindre bruit de manière presque malaisante, permettent à Michel Franco une immersion dans le quotidien cru de chaque personnage, qu’il ne juge jamais, laissant ce rôle aux spectateurs.

Si le doute – cette obsession du réalisateur, qui précipitait Después de Lucía dans l’abîme, lorsque le père aveuglé ne laissait aucune place à la présomption d’innocence – est permis sur la nature des intentions de cette mère, il s’évanouit dès qu’elle a eu ce qu’elle désirait et qu’elle repart en ville. L’écriture du personnage d’Avril peut être discutable et sa mécanique finit par adopter les archétypes d’une psychopathe façon JF partagerait appartement, mais l’interprétation d’Emma Suárez est très convaincante en mère dynamique en pleine reconstruction, imprévisible et dangereuse, à l’opposé des rôles récompensés par deux Goya cette année – Julieta chez Pedro Almodóvar qui recherchait désespéramment sa fille disparue, et celui d’Ana pour La próxima piel, victime des violences de son mari. On oublie trop souvent que toute jeune, elle était l’actrice fétiche de Julio Medem, solaire, à l’incroyable potentiel érotique, notamment pour le fabuleux L’Écureuil rouge.

Nous assistons donc aux changements d’attitude de cette mère, et de chacune de ses proies face à son emprise monstrueuse qui pourrait être le premier sens du titre Les Filles d’Avril : telles des marionnettes, Clara et Valeria appartiennent à Avril, telle le serait une mère protectrice, possessive et étouffante poussée à son comble. Déjà réservée, l’aînée s’efface totalement, un corps sans parole, jusqu’à devenir elle-même complice de la manipulation de sa mère envers Valeria.

Les Filles d’Avril n’est pas juste un travail de scénariste autour d’une fiction réaliste : le réalisateur déclare s’être inspiré du spectacle d’une adolescente enceinte croisée dans les rues de Mexico, phénomène social courant et des impressions contradictoires que cette vision provoquait en lui. Après avoir enquêté sur les causes du nombre élevé d’adolescentes enceintes dans le pays, Ana Valeria Becerril  confie : « je me suis penchée sur la question des filles-mères […] la première raison invoquée par ces jeunes filles non seulement pour tomber enceintes mais aussi pour garder leur bébé est de se sentir moins seules. Pour avoir quelque chose qui leur appartient. ». Si l’absence de père pèse sur Valeria, il est pourtant bien question aussi, pour les deux autres rôles féminins, comme pour les précédents personnages principaux – Alejandra l’adolescente harcelée de Después de Lucía et l’infirmier de Chronic, de solitude, d’un manque d’amour à combler et d’incommunicabilité.

Le second sens du titre pourrait être celui la filiation. Comment peut-on se construire avec comme unique parent une mère au comportement amoral, pour finalement être dans l’immoralité la plus abjecte ? Mentir pour le bien de l’autre est-il si différent que mentir pour arriver a ses fins ? Mentir pour étouffer l’autre si distinct que mentir pour s’évader ? Ana Valeria Becerril propose avec autant de crédibilité une adolescente amoureuse et insouciante qu’une mère dépassée puis combative. Anéantie par sa propre mère, la ténacité de Valeria pour reprendre possession de sa vie apporte une réponse finale aussi dérangeante que lumineuse.

A propos de Carine TRENTEUN

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