Mehmet Can Mertoglu – « Album de famille »

Le cinéaste turc, Mehmet Can Mertoglu, pose un regard critique et acerbe sur la Turquie d’aujourd’hui. Dans son premier film, il raconte l’histoire d’un couple infertile qui veut adopter mais se cache pour le faire. Album de famille prend son temps. Les dix premières minutes s’attachent à montrer une vache en train de vêler. Des parallèles entre la femme au ventre rond qui apparaîtra dans un plan très large, plus tard, et l’animal se dressent d’emblée. Le veau tout juste sorti est aussitôt marqué par la main de l’homme, imbibé de peinture bleue et il semblerait que l’on fasse la même chose avec les orphelins qui deviennent de simples numéros de dossier. La vache accouche quand la femme sur l’écran éclate de rire en racontant combien son ventre postiche la chatouille. Nature et culture, ou comment démêler le vrai du faux.

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Lui est professeur d’Hisoire-Géo, chahuté par ses élèves, elle travaille aux impôts dans des bureaux bondés et mal climatisés. Mertoglu tente d’épingler la classe moyenne. Pourtant l’erreur stratégique du cinéaste c’est de refuser toute empathie envers ses personnages, il ne les aime pas, et fait en sorte qu’il en soit de même pour le spectateur qui écoute écoeuré les remarques racistes de ce couple penché sur le berceau d’une mignonne petite brune, fort chevelue, en mal d’adoption : « Je l’aime pas, elle est laide », « Affreuse, on dirait une Syrienne »… Le directeur de l’orphelinat les regarde sortir de son bureau et du champ, en répétant leurs mots indignes : « Nous n’avons pas de lien social avec l’enfant », concluant d’un impitoyable : « Connards ! ». La police n’est pas épargnée, comme toutes les administrations contaminées par cette xénophobie ambiante. Les femmes sont réduites à être des ventres sur pattes et les garçons sont évidemment préférés aux filles, quitte à repousser d’un an ou plus, la date de l’adoption.

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Le propos frise souvent la caricature. Vouloir peindre la société turque patriarcale au vitriol est une chose, nous donner à voir des personnages racistes, petits, mesquins en leur enlevant toute échappatoire possible en est une autre. La comédie cynique vire à l’expérience de laboratoire. On a souvent l’impression d’observer des spécimens de la classe moyenne pris au piège dans du formol. Quelques trouvailles cependant et un sens de l’espace, voire de la temporalité, sont à sauver,  comme ces clichés permanents de l’épouse avec son faux ventre, pour faire croire à la comédie de la grossesse. La constitution d’un vrai-faux « album de famille » permettant de garder intactes les apparences confine à un humour noir plutôt bien senti. A l’hôpital, les visages douloureusement tendus du médecin et de l’infirmière photographiés avec le bébé dans les bras nous arrachent un franc sourire. Les plans larges durent. Un corps explosé sur le bitume devient simple tache noire sur l’écran, prit dans la hauteur et la dimension agrandie des immeubles environnants. Peut-être que l’absence d’informations sur la situation de la famille turque est un handicap pour développer  plus profondément l’aspect comique du film : rien ne permet jamais de sentir le poids de la honte des personnages devant cette infertilité. Mais à force de méchanceté, le spectateur lassé devient indifférent. Là où il espérait partager un rire grinçant, il oublie de s’intéresser au sort et à la destinée de ces personnages qui voguent de mutations en mutations pour échapper à la rumeur d’infertilité qui les condamnerait socialement. Entre satire sociale et comédie méchante, Album de famille n’a pas su prendre le meilleur virage.

 

A propos de Séverine Danflous

1 comment

  1. Très juste, Mehmet Can Mertoglu semble n’avoir créé ses personnages que pour les mépriser… Dommage car l’idée de départ fournissait un angle intéressant pour parler de la pression sociale de la procréation (dans la société turque en l’occurrence).

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