Kurosawa nous revient avec un très beau film, poétique et intimiste, qui renoue avec les meilleurs épisodes de « Shokuzai » et son chef-d’œuvre de 2008, « Tokyo Sonata ». Vivement conseillé.

On était sorti très médusé de « Real », le précédent film du réalisateur japonais, qui faisait se croiser une romance post-adolescente morbide avec un appareillage fantastique de Science-fiction un rien rétro. La neuro-machine permettait au héros (ou bien à l’héroïne) de se projeter dans les arcanes psychiques de l’être aimé, maintenu dans un état de coma après qu’il eût commis son suicide, et ce dans l’espoir de ramener ce dernier à la vie consciente. « Real » oscillait entre le très beau projet, une opportunité pour Kurosawa de saluer ses influences (Richard Fleischer, mais aussi probablement Resnais et Marker), et les concessions un peu trop appuyées du film de commande (la romance adolescente gothique, la stylisation manga, et même un vilain monstre tapageur en images de synthèse). Quoi qu’il en soit, « Real » confirmait, après des années de hiatus, le redémarrage de la carrière de Kurosawa, tombée au point mort en 2008 après « Tokyo Sonata » (l’une de ses plus ambitieuses réalisations par sa complexité, et sa rupture apparente avec les codes du fantastique).

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« Vers l’autre Rive » renoue très heureusement avec la veine personnelle et poétique de Kurosawa. Débarrassé de la nécessité de redonner des garanties « commerciales », Kurosawa revisite le film de fantômes, mais sous l’angle très apaisé du ménage amoureux. Mizuki a perdu son compagnon Yusuke, disparu en mer trois années auparavant, sans qu’on ait pu en retrouver le corps. Les premières scènes assez magistrales, en grande partie silencieuses et construites sur les non-dits, suffisent à camper la solitude implacable de Mizuki, mais aussi la fragilité émouvante du personnage. Professeure de piano entre deux âges, Mizuki garde une innocence de traits quasi-enfantine. Elle accuse dans le même temps une inflexibilité maniaque de vieille fille, comme une enfant flétrie par une éducation trop sévère. Le deuil inaccompli de Yusuke ne fait qu’ajouter un voile de tristesse à son existence déjà morne : celle d’une professeure très timide qui se laisse humilier sans mot dire par l’une de ces mères arrogantes qui l’engage à domicile, dans l’espoir absurde de faire de sa progéniture une nouvelle enfant virtuose, élevée à coups de baguettes sur les ongles. Il suffira d’une journée, juste un peu plus démoralisante que les autres, pour que Mizuki invoque Yuzuke à son secours. Une croyance naïve somme toute : celle, qu’il suffise à Mizuki de refaire le dessert préféré de Yusuke, pour que celui-ci s’attable à nouveau, comme par enchantement, et déguste les gâteaux, encore fumants, à peine égouttés…

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Cette introduction économe et si éloquente suffit à nous concilier avec le Kurosawa que nous aimons le plus, largement présent dans « Shokuzai » : celui de « Kaïro », « Cure », « Charisma » ou « Tokyo Sonata ». Un Kurosawa que l’on sent investi d’une nouvelle maturité, encore plus économe et précis dans sa mise en scène, presque dégagé du film d’épouvante. Si Kurosawa convoque une nouvelle fois le fantastique, il lui donne toujours une dimension mentale et onirique toujours plus philosophique, loin du pittoresque auquel on serait tenté de cantonner le genre. Cette façon de revisiter l’horrifique par « la tapisserie intime », en le croisant parfois avec la métaphore sociale, en fait l’un des plus passionnants héritiers qui soit, peut-être à l’image de ce que Cronenberg ou Carpenter ont pu accomplir dans les instants les plus créatifs de leurs carrières. Il y a chez Kurosawa, indéniablement, un amour et une intelligence du genre, qui ne se laissent jamais piéger par l’anecdote ou l’illustration. Cela inclut la prise de risque, les changements abrupts de registres, ou comme ici un art presque féminin de l’effleurage, doux comme le canevas d’une dentelière, allégorique et enfantin comme un conte (en cela, « Vers l’autre rive » est un prolongement plus adulte de « Real »). Le film est précieux et subtil, et en même temps assurément composé, avec des gestes de cinéaste toujours très forts malgré la douceur et la mélancolie du ton général.

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« Vers l’autre rive » nous fait craindre dans ses premiers instants un « Shokuzai » bis, soit le principe d’un film à sketches, unifié par un fil conducteur narratif un peu prétexte à une suite de feuilletons. Pourtant chaque épisode ne fait que confirmer les assonances et consonances de la construction. Le principe est simple : Mizuki et Yusuke partent en pèlerinage parmi les anciennes connaissances de Yusuke. Celles-ci, de vieux tuteurs ou des amis d’autrefois,  ouvrent à Mizuki des pans insoupçonnés de la personnalité de son époux. Ce parcours a bien sûr une dimension métaphorique : ce sont tous les aspects cachés d’une personne aimée, proche mais toujours lointaine, qui se déclarent, parfois violemment, au moment du deuil, ou dans les moments pénibles de sa résolution. Il faut faire avec, une sage acceptation, trahison et secrets compris, pour que ce « départ » soit sereinement résolu en soi. Les personnes rencontrées dans le périple serviront de révélateurs à la propre histoire du couple, avec en creux, toujours la frustration de ne pas avoir engendré d’enfant. Partant de cette trame affective, celle du couple retrouvé avec son histoire amplifiée et mise en miroir par les différentes rencontres, le film frôle parfois la mièvrerie sentimentale (accentuée par la musique orchestrale) ou un symbolisme décoratif, comme dans le premier épisode du vieil imprimeur veuf, fantôme en pénitence maintenu dans un entre-deux automnal. Néanmoins, Kurosawa tisse si finement son réseau d’histoires, que la cohérence globale de sa composition, musicale et fluctuante, finit par totalement convaincre. En ce sens, le titre « Vers l’autre Rive » est bien représentatif de la fluidité aqueuse et très élégante de cet emboîtement d’histoires.

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Kurosawa a adapté pour ce film un roman, « Kishibe no tabi », dont le postulat était de donner un équivalent romancé à ce travail de veille, au chevet d’une personne mourante ; un moment évidemment précieux pour qui en connaît la primeur émotionnelle, et presque le privilège du tête-à-tête, non évaluable. Usuellement, on donne à ce partage des derniers instants le nom de « mitoru » en japonais. Le roman original transformait ces ultimes instants en « voyage » initiatique très dilaté, un rebours et à la fois une avancée vers la séparation véritable, apaisée et consentie. Nul besoin d’avoir ce sous-texte en tête, car Kurosawa, excellent cinéaste (cela n’est plus à démontrer) parvient à nous le faire sentir, délicatement, quasiment sans texte ou dialogue explicatif. Inutile de dire qu’après cela, on attend toujours beaucoup de Kiyoshi Kurosawa, tout en lui redonnant notre entière confiance et fidélité de spectateur.

Crédits || Version Originale – Condor & Comme des Cinémas | photographies : ERI FUKATSU et TADANOBU ASANO

à consulter également : une interview de Kiyoshi Kurosawa par Olivier Père, réalisée pour Arte, en mai dernier à Cannes

A propos de William LURSON

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