Après Sheitan, il était légitime de douter des réelles qualités de metteur en scène de Kim Chapiron et de rester circonspect quant à son avenir cinématographique. Le jeune homme s’est vu proposer Dog Pound par le producteur Georges Bermann (Soyez sympa, Rembobinez, entre autres), un sujet dont on pouvait se méfier tant il est propice aux tentations d’un cinéma choc opportuniste et racoleur (pensez au cinéma de récupération des phénomènes de banlieue auquel opère Luc Besson et ses productions dans l’ère du temps violentes et vides). Sur la base d’une histoire simple – trois jeunes hommes sont envoyés en centre de détention juvénile pour divers actes criminels – Chapiron s’empare de son sujet avec une maîtrise bluffante et livre un film intelligent et adulte, ne cédant pas aux tentations d’une bande son Rap ou d’un ersatz de mise en scène à la [REC] ou Cloverfield avec cette caméra à l’épaule qui rend illisible même la scène la plus statique. Chapiron arrive comme vierge face à son sujet ce qui donne à Dog Pound une sensation particulière d’authenticité et de justesse de ton, comme s’il découvrait cette réalité en même temps que nous. Au travers d’un regard frais et juvénile pointe pourtant les spectres d’œuvres aussi marquantes que Scum d’Alan Clarke ou encore Sa Majesté des Mouches dans un style assez froid et épuré rappelant plus encore le cinéma anglais qu’américain. Chapiron fuit le pathos ou le jugement de ses personnages. Toutes ces âmes fissurées se côtoient dans le même enfer quotidien où les gardiens tentent de contrôler une violence latente prête à exploser à la moindre étincelle causée le plus souvent par une proximité constante et inévitable entre les détenus. Lawrence Bayne prête ses traits affables au gardien Goodyear qui gère tous ces jeunes d’une main ferme sans abuser de son pouvoir. Mais c’est également un homme complexe qui peut être poussé à bout comme tout un chacun et qui, au final, dirigera sa frustration là où il peut.
La vie en centre de détention s’organise selon la loi du plus fort mais comme dans la vie à l’extérieur, les plus forts en apparence sont souvent les plus lâches. Ce sont les mêmes qui jouent les caïds en collectivité, et rasent les murs individuellement. Dog Pound (qui signifie « fourrière ») ne fait pas exception à la règle et dès leur arrivée, Butch, Davis et Angel se font remettre à leur place par Banks et ses potes. Dans un souci de réalisme, Chapiron a choisi de faire incarner certains des personnages par de vrais détenus ou membres de gangs. Un exemple parfait est justement ce Banks, ou Taylor Poulin de son vrai nom, âgé de seulement seize ans mais qui en accuse une bonne dizaine de plus. Fraîchement sorti de prison deux jours avant le début du tournage, le jeune homme crève l’écran de par une présence physique imposante et on devine qu’il se sent tout à fait à l’aise dans son rôle de tortionnaire. Pourtant, il dégage une certaine vulnérabilité qui fait douter d’une vraie personnalité sadique. La violence, les menaces, sont pour lui une façon d’exister parce que personne ne lui a jamais rien appris d’autre. Dog Pound pose aussi la question de la famille, de sa présence et de son soutien, acceptée ou non par les jeunes détenus qui ne respectent parfois plus rien d’autre que la brutalité de leur nouvel univers. Les détenus refusent la protection de la hiérarchie en révélant le nom de leurs agresseurs, par exemple, mais plus dans un souci de mieux préparer leur vengeance que dans une quelconque optique de respect. Mais en plein désespoir, c’est sa maman que le personnage veut appeler dans l’une des scènes les plus émouvantes du film qui à ce moment-là bascule lentement mais sûrement vers un chaos incontrôlable.
Il n’existe peut-être plus d’histoires originales mais il existe mille façons de les raconter. Et Chapiron a eu raison de croire en la sienne en dépit d’un sentiment de départ de déjà-vu. Là où d’autres métrages dans le même genre se préoccupent de présenter une violence croissante dans une ambiance glauque au possible, Chapiron s’intéresse aux mécaniques de cette violence. D’où vient-elle ? Qu’est-ce qui la provoque ? Pour les garçons, on le devine en lisant entre les lignes de leur comportement, à l’instar de Butch, le personnage principal interprété de façon magistrale par Adam Butcher. Le jeune homme est un mystère complet. Il ne se dévoile jamais ou alors seulement au travers de mensonges transparents concernant sa vie de famille. Il n’est pas le seul à fabuler, voire fantasmer, et on se doute que c’est là un moyen efficace pour les garçons de se protéger mais aussi de gagner le respect d’autrui. Son regard d’un vide effrayant donnerait presque le vertige et dès sa scène de présentation dans l’intro du film, sa propension à une violence physique exacerbée fait réellement peur à voir. On ne peut s’empêcher de frémir à l’idée du gouffre intérieur qui tient prisonnier ce tout jeune homme et dont il ne sortira probablement jamais. Ce personnage fonctionne ainsi comme une mise en abyme soulignée par une fin ouverte où toute interprétation est laissée à un spectateur arrêté en plein vol, le souffle coupé…

A propos de Marija NIELSEN

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