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Fortement critiqué à Deauville avant d’être présenté à La Roche-sur-Yon, le dernier film de Kelly Reichardt a bien failli ne pas être distribué en France. Sixième long métrage de la réalisatrice, porté de surcroit par des actrices de renom, Certaines femmes semblait en effet destiné à la VOD avant qu’un distributeur décide enfin de s’y intéresser. C’est évidemment une excellente nouvelle tant ce film des grands espaces et des troubles intérieurs est destiné à l’écran géant des salles de cinéma.

Certaines femmes est constitué de trois récits se déroulant en hiver dans le Montana. Si elles se croisent le temps d’un plan ou deux, les histoires sont parfaitement distinctes les unes des autres et se succèdent comme les nouvelles dont elles sont l’adaptation. La cinéaste travaille à partir de deux recueils de l’écrivaine Maile Meloy, qui remporte aujourd’hui un grand succès critique et public et dont l’inspiration est celle d’un courant majeur de la littérature américaine contemporaine. Comme ceux de Russell Banks, Annie Proulx et beaucoup d’autres, ses écrits s’attachent à des destins de rien, ceux d’hommes et de femmes en équilibre précaire au cœur de l’Amérique profonde.

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Le film suit une avocate un peu lasse encombrée d’un client désespéré, un couple dont la femme veut récupérer de vieilles pierres pour construire sa maison, puis une jeune palefrenière séduite par une professeure de cours du soir. Enserrée par les Rocky Mountains, la petite ville de Livingston paraît coupée du monde et vivre sur elle-même, la marge de manœuvre de chaque habitant semblant limitée à ce périmètre de terres plates et nues entourées de montagnes. La manière dont Kelly Reichardt place les quatre femmes du film dans ce paysage et dans les lieux qu’elles traversent, espaces parfois trop grands, parfois trop petits pour elles, fonctionne comme un révélateur. Le spectateur peut alors deviner les conflits qui les tourmentent, sentir la mélancolie qui les habite, imaginer leurs rêves.

Ce sont des vies sans drame, des existences sans colère, juste des parcours heurtés au cours desquels on apprend à rire, à se taire, à aimer. Chaque récit prend une totalité différente : le premier joue avec l’absurde et une certaine légèreté, le second exprime une névrose sous forme d’obsession, le troisième capte un élan de vie qui pourrait tout transformer. Entre cette avocate un peu blasée, cette mère de famille se raccrochant à un tas de pierres et cette jeune fille seule prête à rouler toute la nuit pour revoir celle qui fait briller ses yeux, Certaines femmes peint des destins anonymes mais incarnés.

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Kelly Reichardt travaille alors en portraitiste et lie ses personnages aux décors dans lesquels ils évoluent. C’est l’échelle de plan qui guide le regard, la mise en scène comme toujours précise et évidente semblant ici presque pure. Le froid ralentissant les mouvements, la caméra prend le temps d’être attentive. Il faut saisir d’infimes détails et parfois capter l’invisible. L’approche non spectaculaire et le parti pris narratif servent ces figures féminines qui se dévoilent sans trop en dire. Jamais complaisante, cherchant toujours la justesse, la démarche de Kelly Reichardt est avant tout bienveillante. La force du film et la puissante émotion qui s’en dégage naissent de cette attention de tous les instants. En cela, fidèle à l’exigence de son auteure et malgré un épilogue presque inutile, ce sixième long métrage est une œuvre profonde qui s’inscrit dans la parfaite continuité de sa filmographie.

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Pour sa troisième collaboration avec Kelly Reichardt, Michelle Williams compose un personnage beaucoup plus opaque que les deux précédents. Alors qu’elle est en errance mais volontaire dans Wendy et Lucy, en retrait puis meneuse dans La dernière piste, elle incarne ici une femme dont le mal-être peine à s’exprimer. Nouvelles venues chez la cinéaste, Laura Dern propose un jeu vif et volontiers ironique quand Kristen Stewart affiche un naturel intériorisé. Après un premier rôle dans Jimmy P. d’Arnaud Despleschin, c’est Lily Gladstone qui est la révélation du film. Elle est Jamie, terrienne et solitaire, dont la vie est soudain transformée par sa rencontre avec Beth. Puissante et romanesque, cette aventure amoureuse qui tient autant du rêve que de la promesse est littéralement bouleversante. Chaque actrice habite son personnage avec une générosité sans faille démontrant que Certaines femmes n’est pas un film de stars mais un film de troupe.

A propos de Pierre Guiho

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